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J’ai deux amours (comme dans la chanson), suite

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Mon autre amour, c’est Cuba. C’est un amour irraisonné, inexplicable rationnellement, sans doute mêlé de nostalgie, né pendant mon exil cubain en 1970 et qui perdure encore aujourd’hui, près de cinquante ans plus tard. Je découvrais la petite île de Cuba, mais néanmoins la plus grande île des Antilles. À travers Cuba, j’allais découvrir tout un continent, l’Amérique latine, son histoire et ses luttes.  

Malgré tout l’exotisme dans lequel je me suis trouvé du jour au lendemain, avec cocotiers, chaleur et mer bleue, j’ai été plongé dans la dure réalité d’un pays sous-développé. Ici, lorsqu’on trouvait un vieux clou rouillé et croche, on le ramassait et on le redressait pour qu’il serve de nouveau. On pratiquait le recyclage bien avant que ce mot devienne à la mode. Rien ne se perd, rien ne se crée.  

Je me suis rapidement rendu compte que ce petit pays était passablement meurtri par un cyclone permanent, un terrible blocus économique et financier imposé par la plus grande puissance militaire, les États-Unis. Comment ne pas se laisser prendre d’empathie et vouloir manifester sa plus grande solidarité dans ce combat inégal entre David et Goliath?  

Ce David de langue espagnole, c’était le peuple cubain, un peuple bigarré et toujours digne qui, même s’il était encerclé, menacé, attaqué, même s’il vivait avec un fusil sur la tempe, se maintenait droit et fier, malgré toutes les privations que lui imposait l’impitoyable blocus américain et la sale guerre que lui menait l’empire du nord.  

J’ai aussitôt été pris d’amour pour ces gens qui faisaient tout sur un pied de guerre et de danse. La nuit, sur le Malecon, ce vaste front de mer en face de La Havane, je regardais les étoiles et je me disais que ce même ciel étoilé flottait au-dessus de mon pays, le Québec, à moins de quatre heures d’avion. Cette mer béante devant moi rendait tout aussi possible la jonction entre ici et là-bas. Du coup, je me sentais moins seul.  

Petit à petit, j’ai appris à apprécier les Cubains, leurs façons de vivre, leur musique, leur fierté, leur façon de s’exprimer, de danser, de rire et de jouir du moment présent, leurs us et coutumes, leurs différences par rapport à notre façon d’affronter l’adversité. Dans ses discours-fleuves que nous traduisions en français au journal Granma où on m’avait affecté, Fidel parlait d’idiosyncrasie pour définir tout cela, un mot nouveau pour moi.  

La Révolution avait à peine dix ans, ça discutait beaucoup à propos des grandes options qui s’offraient aux jeunes dirigeants et il ne me serait jamais venu de leur donner des conseils sur ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. Ici tout s’apprenait sur le tas, à coup d’expériences concrètes, si on se trompait, on rectifiait le tir. Cuba ouvrait la voie, innovait, débroussaillait, mettait les bouchées doubles.  

On comprenait que la survie de la Révolution, dans les conditions d’alors, était liée à l’ouverture de nouveaux fronts de lutte en Amérique latine. Il ne pouvait y avoir de révolution dans un seul pays. C’est en cela qu’avait consisté la mission du Che Guevara en Bolivie, et même s’il était mort, cela ne signifiait pas la fin du combat et nous voulions tous suivre son exemple. Dans l’hôtel où les autorités cubaines nous hébergeaient généreusement, je côtoyais d’autres révolutionnaires venus d’Argentine, d’Uruguay, du Mexique, du Brésil, de Colombie, du Guatemala, de République dominicaine, de Porto Rico, venus se ressourcer en attendant de repartir vers les fronts de lutte.  

Jamais je n’oublierai cette fraternité qui nous unissait, cette fébrilité palpable, cette chaleur humaine dans la moiteur des Caraïbes. Ces exclamations de joie lorsque, par exemple, le Chili d’Allende a réouvert son ambassade à La Havane, brisant l’isolement diplomatique, et que les premiers visiteurs chiliens, des artistes entre autres, ont fait leur apparition dans les rues de La Havane. Jamais je n’oublierai, trois ans plus tard, ce million de personnes pleurant sur la Place de la Révolution lorsque Fidel a annoncé la mort du président socialiste Salvador Allende.  

L’expérience cubaine est gravée en moi comme mon premier amour. Cela ne s’oublie pas.