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La vie haletante d’espionnes oubliées

Le livre de Judith, Mylène Gilbert-Dumas, VLB éditeur, 474 pages
Photo courtoisie Le livre de Judith, Mylène Gilbert-Dumas, VLB éditeur, 474 pages

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Mylène Gilbert-Dumas est une formidable conteuse : même dans un roman touffu où quatre histoires se croisent, elle nous tient en haleine. Ici, c’est de courage dont il est question.

Pour son 18e ouvrage, Mylène Gilbert-Dumas fait revivre un camp d’entraînement pour espions – un vrai, le STS 103, installé dans le plus grand secret en Ontario par les Britanniques pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Au nombre des recrues du Special Operations Executive, on comptait quelques femmes, aujourd’hui oubliées. Contrairement à leurs homologues masculins, il n’y eut pas de pension de l’armée pour elles et les médailles sont venues tardivement.

De ces vies méconnues, la romancière va tirer deux personnages qu’on suivra en parallèle dans Le livre de Judith.

Il y a d’abord Cécile Maltais, jeune Albertaine entraînée en Ontario puis parachutée en France en 1943 ; ses aventures sont à couper le souffle. C’est elle la Judith du titre.

On frémit tout autant en suivant les pas de la résistante Émily Ann Saxby.

Cette riche Américaine est installée depuis des années à Paris et tous l’appellent Émilienne. Elle est follement amoureuse d’un homme d’exception, Tudorel Tcherniak, révolutionnaire emprisonné en Russie, puis pendant la guerre d’Espagne, et qui chaque fois s’échappe, poursuivant son combat pour la liberté.

La France qui tombe sous la botte nazie est donc un terrible piège pour un homme comme lui. Émilienne fera tout pour le sauver, lui et tant d’autres esprits libres de son temps, intellectuels et artistes. Le roman va donc mêler ce couple fictif à des gens qui ont vraiment existé : André Breton, Victor Serge, Varian Fry...

Et Émilienne finira elle aussi par trouver le chemin du camp STS 103.

Le parcours de ces deux femmes aura toutefois des échos au présent pour deux autres personnages du récit.

Ainsi de Virginie Constantineau, déjà l’héroïne du roman précédent de Mylène Gilbert-Dumas.

Virginie est romancière et le neveu d’Émilienne voudrait bien qu’elle signe une biographie de sa tante. La découverte du climat trouble des années 1930 lui fera voir d’un autre œil les manifestations d’intolérance qui aujourd’hui se développent.

Enfin, il y a un pasteur progressiste, Andrew Yates, qui s’installe avec sa famille dans un petit village de l’Alberta..., où réside Cécile, devenue centenaire et qui garde les secrets de son tumultueux passé.

Andrew lui-même sera en butte aux critiques puisqu’il protège un jeune réfugié syrien entré de manière irrégulière au Canada.

Recherche minutieuse

On le voit, ce roman vise large. Il faut d’ailleurs un certain temps pour installer les nombreux personnages et on se demande bien où l’auteure veut nous mener. D’autant que le récit s’ouvre sur une scène de l’Inquisition en 1285 !

Mais une fois la table mise, on ne veut plus la quitter ! Les liens se tissent, les femmes sont fortes, le rythme est enlevant et le récit plausible puisque l’auteure s’appuie sur une recherche minutieuse.

C’est aussi instructif que captivant. À ce piège-là, on est ravis de succomber.