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Des jeunes souvent traumatisés

Ils sont passés par plusieurs pays et ont besoin de temps avant d’être prêts à apprendre

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Les élèves migrants qui ont vécu des traumatismes sont plus nombreux qu’avant dans les écoles, qui manquent de ressources pour bien les accueillir. Des enseignants voient malgré tout des parcours chaotiques se solder en succès.

Ce n’est pas pour rien qu’Isabelle Sauvé a une boîte de mouchoirs dans son local. « À chaque rencontre de parents, il y a quelqu’un qui pleure », avoue celle qui enseigne en francisation depuis 19 ans.

Des jeunes arrivent sur les bancs d’école après avoir vu des gens se faire décapiter dans leur pays. D’autres ont vu leur mère se faire violer, raconte Garine Papazian-Zohrabian, professeure de psychopédagogie à l’Université de Montréal.

Et ensuite, on s’attend à ce qu’ils apprennent et performent tout de suite, s’étonne cette chercheuse qui est souvent sollicitée par les écoles depuis l’arrivée de la vague de réfugiés syriens en 2015, puis celle des demandeurs d’asile qui sont passés par le chemin Roxham.

Les écoles de la métropole doivent ouvrir chaque semaine de nouvelles classes pour accueillir les élèves qui ne parlent pas français. À la commission scolaire de la Pointe-de-l’île, plus de 1087 nouveaux arrivants se sont inscrits depuis la rentrée.

Changement de portrait

Or, le portrait de ces élèves s’est transformé dans les deux dernières années. Davantage sont passés par plusieurs pays avant de se réfugier au Canada et ont eu un parcours ponctué de situations dangereuses.

Cela n’empêche pas les profs de voir bourgeonner des histoires à succès, comme celle de Wensley Henry, qui cumule les méritas et celle de Jose Ventura, qui a traversé le Mexique sans ses parents, dont Le Journal rapportait l’histoire hier. D’ailleurs, le nombre de mineurs qui ont fait des demandes d’asile au Canada sans être accompagnés d’un adulte ne cesse d’augmenter depuis 2013.

Ces histoires viennent souvent avec des traumatismes, dans un contexte où les psychologues et psychoéducateurs peinent déjà à répondre à la demande, note Johanne Pomerleau de la Fédération des professionnelles de l’éducation.

Les écoles montréalaises ont plus que jamais besoin de professeurs de francisation prêts à accueillir des jeunes qui ont connu le danger, comme Sonia Dos Santos, Guillaume Fortin et Isabelle Sauvé, qui enseignent à Calixa-Lavallée. 
Photo Martin Alarie
Les écoles montréalaises ont plus que jamais besoin de professeurs de francisation prêts à accueillir des jeunes qui ont connu le danger, comme Sonia Dos Santos, Guillaume Fortin et Isabelle Sauvé, qui enseignent à Calixa-Lavallée. 

Besoin de s’exprimer

À l’école Calixa-Lavallée dans Montréal-Nord, le personnel constate l’importance de laisser du temps aux élèves, qui ont besoin de se déposer après avoir vécu des deuils et des pertes de repère.

« Si j’ai un élève qui met sa tête sur le bureau parce qu’il n’est pas capable de me recevoir, je vais le laisser faire », explique Isabelle Sauvé.

Pour Mme Papazian-Zohrabian, les exigences des écoles québécoises vont souvent à l’encontre des besoins de ces jeunes. Un élève dérange en classe parce qu’il est agressif ? On cherchera à faire disparaître le symptôme plutôt qu’à en comprendre la cause, illustre-t-elle.

Le système aurait avantage à créer une place pour que ces jeunes puissent s’exprimer, ce qui ne nuirait pas non plus aux petits Québécois qui ont eux aussi vécu un traumatisme, conclut la chercheuse.

En classe enrichie après seulement six mois

Wensley Henry n’a eu besoin que de six mois de francisation avant de passer dans une classe enrichie en math et sciences de l’école Calixa-Lavallée, à Montréal.

L’adolescent de 16 ans a grandi en Haïti et a commencé son secondaire en Floride avant d’arriver au Québec à l’âge de 12 ans. À cette époque, il ne parlait pas français.

Américains

L’entrée en fonction de Donald Trump a entraîné un afflux d’élèves qui, comme Wensley, ont habité aux États-Unis. Des familles ont choisi de migrer vers le Canada en raison de sa décision de retirer le statut de protection temporaire aux réfugiés de plusieurs pays.

« Ils sont fans de basketball, de football et pensaient faire leur vie là-bas. Ils me disent : j’étais très bien en Ohio », illustre l’enseignant Guillaume Fortin.

Ainsi, certains vont mettre des mois avant de trouver la motivation à apprendre le français.

« Au début, je ne parlais à personne. J’étais introverti. C’est après cinq mois que j’ai commencé à parler avec les gens », se souvient Wensley.

Son enseignante Isabelle Sauvé a vu qu’il avait besoin d’être tiré vers le haut. Il a donc intégré le programme Calixium, dans lequel les élèves ont moins de cours de français qu’au régulier.

Aujourd’hui en 5e secondaire, il cumule les mentions d’honneur en math, chimie, éducation physique et rêve de devenir médecin radiologiste.

C’est ce genre de succès qui fait dire au directeur Dominic Besner que l’accueil des élèves réfugiés, même s’il entraîne parfois une lourdeur, en vaut complètement la chandelle.

Les élèves immigrants de première génération de la Commission scolaire de la Pointe-de-l’île ont un taux de diplomation et de qualification plus élevé que la moyenne, rappelle-t-il.

Avec le sourire

Au régulier, des élèves se font parfois suspendre pour une bagarre ou des conflits sur les réseaux sociaux. Mais en francisation, M. Besner n’a aucune discipline à faire, note-t-il.

« On les reconnaît tout de suite, les élèves de l’accueil : ils se promènent avec le sourire ».

« Ils ont une sagesse, ces jeunes-là. Une grande résilience », ajoute la psychologue de l’école Marie Bergeron.


► Les mineurs non accompagnés au Canada

Nombre de demandes d’asile

♦ 2017

  • Accueillies : 131
  • Rejetées ou retirées : 129
  • Total : 260

♦ 2016

  • Accueillies : 124
  • Rejetées ou retirées : 100
  • Total : 224

♦ 2015

  • Accueillies : 110
  • Rejetées ou retirées : 131
  • Total : 241

♦ 2014

  • Accueillies : 98
  • Rejetées ou retirées : 131
  • Total : 229

♦ 2013

  • Accueillies : 56
  • Rejetées ou retirées : 77
  • Total : 133

Source : CISR