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Le chapitre manquant est enfin là

Jacques Demers
Photo d’archives Le commissaire de la LNH, Gary Bettman, avait remis la coupe Stanley à Jacques Demers, Guy Carbonneau et Denis Savard, en 1993.

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Depuis le temps qu’il attendait sans trop savoir si ses chances étaient bonnes, Guy Carbonneau n’a probablement pas vu venir son élection au Panthéon du hockey. Mais c’est pleinement mérité.

Le chapitre qui manquait à sa carrière vient de s’ajouter. Aujourd’hui, il peut dire mission complétée.

Carbonneau est le huitième ancien lauréat du trophée Frank-Selke à se voir ouvrir les portes du temple.

Mais dans un monde où les statistiques offensives éclatantes font souvent foi de tout, il était peut-être désavantagé face aux grandes vedettes et à certains membres du panthéon qui ont remporté le titre d’attaquant défensif par excellence après lui.

Gainey a tracé la voie

Les premiers lauréats du trophée Selke répondaient à l’image de l’attaquant défensif qu’on se faisait à l’époque. Ces joueurs présentaient des statistiques offensives ordinaires.

Bob Gainey a monopolisé le trophée lors de ses quatre premières années d’existence. Il a ensuite terminé deuxième derrière Steve Kasper, des Bruins de Boston.

Bobby Clarke, des Flyers de Philadelphie, l’a emporté à sa dernière saison dans la Ligue nationale, en 1983-1984. Mais l’ancien capitaine des Flyers possédait de plus grandes habiletés offensives. Puis, ce fut Doug Jarvis, alors avec les Capitals de Washington, et Craig Ramsay, des Sabres de Buffalo, deux joueurs comparables à Gainey et Kasper.

Le tour de Carbonneau est venu trois ans plus tard. L’Association des journalistes professionnels attitrés à la couverture des activités de la LNH l’a élu deux saisons consécutives et, pour la troisième fois, trois ans après sa deuxième nomination d’affilée.

Plus tard, Doug Gilmour, Sergei Fedorov, Ron Francis et Steve Yzerman ont reçu le trophée Selke. Mais on se souvient davantage de leurs prouesses offensives. Car c’est bien pour ça qu’ils étaient grassement payés.

Vocation tardive

Quand il évoluait dans les rangs juniors, Carbonneau ne se destinait nullement au rôle qu’il a rempli dans la LNH. Il a connu des saisons retentissantes de 141 et 182 points à ses deux dernières années avec les Saguenéens de Chicoutimi, dans la LHJMQ. Il a enchaîné avec des récoltes de 88 et 94 points à ses deux premières campagnes professionnelles avec les Voyageurs de la Nouvelle-Écosse.

Mais à son troisième camp professionnel, les dirigeants du Canadien l’ont investi d’un mandat qui lui était complètement nouveau. Pierre Mondou, Doug Wickhenheiser, qui avait amassé 55 points l’année précédente, et Keith Acton étaient en place au poste de centre. C’est comme ça qu’il est devenu le type de joueur qu’on a connu.

La pilule n’a pas dû être facile à avaler.

Quel attaquant offensif est intéressé à devenir un joueur dont le travail consiste à contrer les efforts des meilleurs centres offensifs ?

Trio efficace

Sous la précieuse tutelle de Gainey, Carbonneau a embrassé ses nouvelles fonctions avec dévouement et professionnalisme. Les centres des gros trios adverses — et ils étaient légion — ont commencé à l’avoir dans les jambes.

Pendant trois ans, Carbo, Gainey et Chris Nilan ont peut-être formé le meilleur trio défensif de la LNH. Les trois joueurs ont totalisé 373 points au cours de cette période, tout en accomplissant leur tâche première à merveille.

Carbonneau connaissait le jeu. Il se tenait constamment dans les lignes de passes pendant les infériorités numériques. À ma connaissance, il a été le premier attaquant à se jeter devant les tirs adverses. Il avait bien développé sa technique.

Combien de fois s’est-il lancé devant un tir au bon moment ?

À ses 10 premières saisons avec le Tricolore, il a terminé cinq fois parmi les cinq premiers marqueurs de l’équipe, et deux fois sixième. Il s’était servi de ces chiffres comme argument principal alors qu’il éprouvait des difficultés à s’entendre sur les modalités d’un nouveau contrat avec Serge Savard.

Le jour suivant cette confidence qu’il m’avait faite, des tableaux mettant en valeur son rendement offensif accompagnaient mon texte dans Le Journal.

Paraît que Savard n’avait pas apprécié.

Mais ça avait fait une sacrée bonne histoire !

Fin observateur

Guy Carbonneau a été un excellent capitaine pour le Canadien. Comme Bob Gainey, il savait quand se lever dans le vestiaire. Il ne parlait pas pour rien. Il connaissait aussi ses capacités.

Lors de la finale de la Coupe Stanley de 1993, il a dit à Jacques Demers qu’il devait lui confier la surveillance de Wayne Gretzky, sans quoi le Canadien ne s’en sortirait pas.

Il avait connu une saison difficile cette année-là. Il n’avait marqué que quatre buts et récolté 17 points en 61 matchs. Il avait conservé le pire différentiel de sa carrière, avec une fiche de -9.

Ses genoux le faisaient souffrir, mais la fièvre des séries lui redonna de l’énergie. Il avait été de tous les combats contre les Nordiques, les Sabres, les Islanders et les Kings. Il avait fait le travail contre Gretzky.

C’est lui qui avait remarqué que Marty McSorley jouait avec un bâton dont la lame était illégale lors du deuxième match de la finale.

J’aurai toujours en mémoire l’image du guerrier fatigué qu’il projetait après la victoire ultime. Je l’avais retrouvé assis à la porte de l’infirmerie du Forum. Il était complètement vidé.

Le doigt d’honneur

Deux ans plus tard, il était chassé de Montréal alors qu’il fut échangé aux Blues de Saint Louis en retour de Jim Montgomery.

L’incident du doigt d’honneur à l’endroit de notre ancien photographe Normand Pichette a toujours été identifié comme la cause de son départ. Mais je pense que Carbonneau était destiné à partir bien avant ça. Il montrait des signes d’usure et il était sans contrat.

J’ai toujours pensé que mes patrons de l’époque avaient poussé la note trop loin en envoyant un photographe au club de golf de Rosemère pour croquer Patrick Roy, Vincent Damphousse et Carbonneau en train de jouer au golf, trois jours après l’élimination du Canadien aux mains des Bruins au premier tour des séries, en 1994.

Mais Carbo n’a pas cherché à se défendre. Il a affronté l’orage. Bien que frustré par la situation, il avait dit qu’il n’avait pas à poser ce geste et que ça ne lui ressemblait pas. Il savait qu’il avait franchi la ligne.