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Des confitures aux fraises

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Je m’étais promis d’écrire une chronique sur les vacances, les voyages, l’été qui semble enfin s’installer, les premières fraises de la saison, les petits oiseaux qui viennent s’alimenter dans la mangeoire de la voisine, pour un peu oublier ce climat de vieilles chicanes dans lequel on est plongé depuis pas mal de temps. Parce que quand arrive la belle saison, on se sent l’âme à la tendresse, comme le chantait la merveilleuse Pauline Julien. On n’a plus le goût de se faire accuser de racisme, de xénophobie, d’islamophobie, qui sont des accusations très graves, bien qu’on les balance à la légère.  

Le racisme, je peux dire que je l’ai connu de près. Mon père fut un raciste et un antisémite notoire. Bras droit d’Adrien Arcand, le chef du Parti de l’unité nationale du Canada, il sera emprisonné pendant quelques année, durant la Seconde Guerre mondiale, en compagnie d’Arcand et de quelques autres militants fascistes.  

Je suis né après la guerre et j’ai donc baigné pendant mes quinze premières années dans un climat toxique de racisme et d’antisémitisme ardent. Car, à sa libération, mon père a continué de militer dans ce parti qui s’opposait à toute velléité nationaliste du Québec. C’était un parti «coast to coast», qui comptait autant de Canadiens anglais que de Canadiens français.   

De temps en temps, nous allions, en famille, rencontrer le «chef», dans sa maison de Lanoraie, et il nous arrivait de l’écouter dans ses envolées oratoires. Je dois dire qu’il était un grand orateur, mais il me faisait peur tout de même, aussi bien par la violence de ses propos que par sa gestuelle, son ton de voix, ses crispations faciales, si je peux dire ainsi.   

Nous nous rendions aussi tous les ans chez un autre raciste notoire, le curé de Boischatel, Pierre Gravel, un fervent anticommuniste et grand ami de Duplessis qui avait pris le parti des patrons lors de la grève d’Asbestos, en 1949. Il voyait du communiste partout, mais surtout chez les étrangers qui venaient «envahir notre si beau pays».    

Je ne vais pas vous entretenir sur toutes les horreurs racistes que j’ai entendues pendant mes années d’enfance et de jeune adolescence, à propos des Juifs et des Noirs, ce serait trop lourd, mais juste vous dire que des tels propos marquent les enfants que nous étions. Ça m’a pris du temps à me déprogrammer. À l’âge de quinze ans, j’ai explosé. Je me suis mis à renier mon père et à tenter d’oublier ses idées nauséabondes et ses horreurs. On m’a mis à la porte à deux reprises du collège que je fréquentais. Et ma délinquance s’est exprimée dans un militantisme à l’extrême de celui de mon père. Je voulais un Québec libre et socialiste, ouvert à tous ceux qui se voulaient et se disaient Québécois, peu importe leurs origines.  

Toute ma vie, j’ai voulu me dissocier des idées de mon père, et pendant les vingt-cinq ans où j’ai exercé le plus beau métier du monde, celui d’éditeur, j’ai eu l’occasion de me venger en publiant des auteurs comme Dany Laferrière et Maka Kotto, ou encore des auteurs d’origine juive ou qui étaient sympathiques aux idées communistes. Je souhaitais que mon père se retourne dans sa tombe et qu’il reconnaisse ses torts et le mal qu’il nous a fait. On ne doit jamais élever des enfants dans la haine des autres.  

Alors, quand on accuse à tort et à travers ceux qui appuient la loi sur la laïcité de l’État de racistes, demandez-vous si vous savez bien ce qu’est le racisme. À force de le banaliser, ce mot va finir par perdre son vrai sens.  

Pour me changer les idées, je crois que je vais aller faire des confitures aux fraises.