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Les leçons tirées de l’affaire Shafia, 10 ans plus tard

Les intervenants ont maintenant l’habitude d’aider des victimes de violences liées à l’honneur

La Nissan Sentra qui contenait les corps des quatre victimes, hissée hors du canal par les autorités en 2009.
Photo d'archives La Nissan Sentra qui contenait les corps des quatre victimes, hissée hors du canal par les autorités en 2009.

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Dix ans après que l’affaire Shafia eut consterné le Québec, les intervenants disent avoir tiré des leçons et développé des stratégies pour aider les femmes victimes de violences liées à l’honneur.

« S’il y avait un cas comme les Shafia aujourd’hui, je suis convaincue que ça ne se passerait pas comme ça », dit Suzanne Dessureault, directrice adjointe à la Direction de la Protection de la Jeunesse (DPJ) de Montréal.

Mais en 2009, l’idée que des Montréalaises puissent être tuées au nom de « l’honneur » n’était sur le radar d’à peu près personne.

Mohammad Shafia (<i>gauche</i>), son fils Hamed Shafia et sa femme Tooba Yahya à leur arrivée en cour à Kingston en janvier 2012.
Photos d'archives
Mohammad Shafia (gauche), son fils Hamed Shafia et sa femme Tooba Yahya à leur arrivée en cour à Kingston en janvier 2012.

Geeti, Sahar, Zainab Shafia et Rona Amir Mohammad ont été retrouvées mortes dans une voiture au fond d’une écluse en Ontario. Elles ont été assassinées par leurs deux parents et leur frère Hamed, tous condamnés à la prison à vie pour meurtres prémédités en 2012.

La Nissan Sentra qui contenait les corps des quatre victimes, hissée hors du canal par les autorités en 2009.
Photos d'archives

Pendant des mois, les filles avaient été en conflit avec leurs parents parce qu’elles fréquentaient des garçons ou ne s’habillaient pas à leur goût. Plusieurs signalements avaient été faits à la DPJ, en vain.

Leur mort a secoué le Québec et révélé à quel point les services sociaux n’étaient pas prêts à faire face aux enjeux d’honneur à l’époque.

« Une fois le choc passé, on s’est dit : il faut se retrousser les manches », dit Mme Dessureault.

Cuiller dans le soutien-gorge

L’histoire des Shafia est un cas extrême. Le risque pour une victime est en général d’être mariée de force ou de subir un « contrôle excessif », maintenant reconnu comme mauvais traitement selon la Loi sur la protection de la jeunesse.

À la DPJ, dans les cégeps et organismes, les formations se sont multipliées pour pouvoir détecter ce risque.

Par exemple, que faire si une femme craint d’être renvoyée dans son pays d’origine pour être mariée de force ?

« On lui suggère de mettre une cuiller dans sa brassière », illustre Edith Challier, intervenante à l’organisme Inter-Val.

Ainsi, il y a de bonnes chances que le détecteur de métal sonne et qu’elle puisse confier sa peur à l’agent à l’aéroport.

La première difficulté est l’hésitation des victimes à demander de l’aide, qui ont l’impression de trahir leur famille et craignent de se retrouver isolées, remarque Mme Challier.

« On lui explique qu’elle n’est pas obligée de prendre une décision tout de suite. Mais elle sait qu’elle a des droits », dit sa collègue Iethar Ali.

Car souvent, se protéger signifie couper les ponts, changer d’école et parfois même de nom. Une des femmes hébergées a déjà dû être changée de refuge, car elle avait reçu un message de proches disant savoir où elle était, illustre Mme Ali.

Une dizaine de cas potentiels

À la DPJ, dès qu’on soupçonne qu’un jeune est à risque, on fait appel à un consultant transculturel pour agir avec « finesse ».

Au début, les évaluateurs dépistaient une vingtaine de cas potentiels de violences liées sur l’honneur par an. Maintenant, c’est une dizaine. Le radar s’est affiné, explique Mme Dessureault.

Ils vont donc moins souvent soupçonner un enjeu d’honneur, mais quand ils le font, c’est en général le cas en fin de compte. La DPJ ne possède toutefois pas de statistiques sur le nombre de cas confirmés.


RAPPEL DES FAITS

2007

La famille Shafia, originaire de l’Afghanistan, s’installe à Montréal.

Mai 2008

La direction de l’école secondaire des filles fait un signalement à la DPJ anglophone à propos de Sahar, qui se dit brutalisée à la maison. Interrogée, la jeune minimise la violence qu’elle vit et le dossier est fermé.

Avril 2009

Zainab, 19 ans, se rend dans une maison d’hébergement pour femmes violentées. Certains des enfants Shafia alertent un passant pour qu’il appelle le 911, craignant la réaction de leur père. La DPJ de Montréal rencontre les enfants, mais devant leurs hésitations, le dossier est fermé.

Juin 2009

La famille quitte Montréal pour des vacances à Niagara Falls. Le 30 juin au matin, la police découvre une voiture au fond de l’écluse de Kingston. Elle contenait les corps des quatre femmes.

Juillet 2009

Le 22 juillet, Shafia, son épouse Tooba Yahya et leur fils Hamed sont arrêtés.

Janvier 2012

Les trois accusés sont reconnus coupables de meurtres prémédités. Le juge a alors déclaré que ces assassinats avaient été motivés par un « concept tordu d’honneur ».

Source : La Presse canadienne, Radio-Canada, La Presse.

Le Québec n’est pas à l’abri d’un nouveau drame

Avec les maisons d’hébergement qui débordent et les services sociaux qui peinent à répondre à la demande, le Québec n’est pas à l’abri d’un nouveau drame à la Shafia, croient les intervenants.

Aujourd’hui, la majorité des refuges acceptent les femmes qui sont à risque de violence basée sur l’honneur, note Claudine Thibaudeau de SOS violence conjugale.

Mais quand une personne appelle pour trouver un hébergement d’urgence, il se peut qu’on lui réponde : « désolé, il n’y a plus de places » aujourd’hui dans votre secteur.

C’est ce que l’organisme a dû répondre à 2805 reprises à des victimes potentielles de toutes formes de violence au cours de l’année 2018-2019 en raison du manque de places criant dans les ressources.

Pendant ce temps, des femmes à risque sont parfois confrontées à des interventions maladroites, surtout de la part d’agents du gouvernement, remarquent plusieurs intervenants.

Douaniers

Par exemple, une femme a déjà raconté qu’à son arrivée au Canada, le douanier avait remis tous les documents d’immigration à son mari, se souvient Iethar Ali d’Inter-Val. « Elle risquait d’être renvoyée au pays si elle parlait ».

Aussi, si une femme dit à un agent des services frontaliers qu’elle craint d’aller rejoindre l’homme de l’autre côté de la ligne, il faudrait éviter de l’escorter devant tout le monde pour l’amener au taxi, illustre Manon Monastesse, directrice générale de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes.

Elle donne aussi l’exemple des femmes qui ont besoin d’un traducteur pour passer en cour ou dénoncer leur situation.

« Les interprètes ne sont pas accrédités. Elle peut se retrouver avec quelqu’un qui connaît [son mari] ou qui se permet de passer un commentaire sur comment elle déshonore la communauté », illustre-t-elle.

C’est pour éviter ce genre de situations que la Fédération a donné deux ateliers de sensibilisation sur la violence vécue par les femmes immigrantes à des dizaines de fonctionnaires de divers ministères, pas plus tard qu’en mars dernier.

« Ça fait des années qu’on parle de violence conjugale, et pourtant ça n’arrête pas », résume Estibaliz Jimenez, professeure à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Gageure perdue

L’organisme Inter-Val a accompagné une jeune femme âgée du début de la vingtaine pendant plus d’un an. À un certain moment, elle devait partir pendant trois mois dans son pays d’origine, raconte Edith Challier, qui l’a alors questionnée sur la possibilité qu’elle y soit mariée ou fiancée de force.

« Elle disait : je vous gage un café que je vais revenir et que je ne serai pas fiancée », se souvient l’intervenante.

À son retour, elle lui a avoué : « je vous dois un café. » Elle avait appris qu’elle était en fait promise depuis sa naissance. Un coup « difficile à encaisser », quand toute la perception qu’elle avait de sa famille est changée.

Intervention réussie

La DPJ de Montréal a eu à intervenir dans le dossier d’une adolescente qui s’était fait un amoureux contre la volonté de ses parents. À la demande des parents, le grand frère s’était mis à la suivre et a eu un épisode de violence auprès du copain, relate Suzanne Dessureault.

Après avoir retiré la jeune de son milieu, des contacts supervisés ont pu être réintroduits et les intervenants ont accompagné les parents dans leur relation avec leur fille.

Les parents en sont venus à accepter l’idée qu’elle fasse des activités qu’ils n’approuvent pas totalement.

La DPJ n’est pas là pour juger des valeurs des familles ou pour donner toute la liberté que revendiquent les adolescents, nuance-t-elle. Mais cette intervention a permis aux parents de cheminer, tout en évitant que la jeune ait l’impression d’avoir trahi sa famille.

Fausse alerte

L’exemple typique de fausse alerte est celui d’une adolescente qui se fait un copain, qui ne rentre pas coucher et refuse de porter le voile, ce qui la place en conflit avec sa famille. « À vue de nez, il y a peut-être de la violence basée sur l’honneur », explique Suzanne Dessureault.

« Mais finalement, non. » Dans son témoignage, la jeune fille ne fait jamais référence à de mauvais traitements, des abus physiques ou au fait d’être suivie à l’école. Les parents étaient donc inquiets, mais n’exerçaient pas de « contrôle excessif ».

Un cas homosexuel

Au moins un des dossiers ouverts à la DPJ dans les dernières années touchait un garçon dont la famille n’acceptait pas l’homosexualité.

En fait, le cliché de la fille immigrante ne représente pas 100 % du tableau des victimes de violences basées sur l’honneur, remarque Habib El-Hage de l’Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants au Collège de Maisonneuve.