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Le grand délestage

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En pleine période de déménagements et d’une crise bien réelle du logement, ce n’est pas un hasard si les médias regorgent d’articles et de chroniques sur la fameuse mode du « désencombrement ». L’air du temps est aux décors « épurés » et « dépersonnalisés » – deux mots-clés des designers d’intérieur. Même les mini maisons font fureur.

La grande prêtresse de la mode du délestage est Marie Kondo, consultante internationale en rangement. Ses livres et ses émissions sont parole d’évangile. Sa recette ? Pour être heureux et énergique, ranger tout méthodiquement et ne conserver que les objets nous apportant une « étincelle de joie ». L’invitation, je l’avoue, est attirante.

Ayant surmonté une dure épreuve dans ma vie personnelle, je me trouve face au même questionnement. Pour mieux accueillir cette nouvelle étape de vie, tous ces objets accumulés au fil des ans, ces souvenirs, ces tonnes de livres, ces dossiers, ces bibelots, etc., j’en fais quoi ? Pourquoi pas un méga délestage ?

Diktat du marché

Après que le « marché » nous eut dicté pendant des décennies de surconsommer tout en rêvant à des maisons trop grandes pour nous, voilà qu’il nous pousse à l’autre extrême. Bienvenue à l’ère des condos aux intérieurs uniformisés, de moins en moins spacieux, mais de plus en plus chers. Question surtout de maximiser leur profitabilité au pied carré. Autant pour les contracteurs que pour les villes qui en collectent les taxes.

La rareté des murs rend impossible l’installation de bibliothèques. Les livres sont devenus ringards. Les chambres sont petites, mais les walk-in sont immenses. Les salles de bain, symbole ultime de la réussite, sont extra grandes et les douches, luxueuses. Le parfait reflet de la tyrannie de la vanité. Bref, on dépersonnalise bien plus que l’on épure.

D’où la popularité paradoxale des entrepôts personnels. Loin du regard, ils servent à remiser tout ce dont on ne veut plus à la maison, mais dont on refuse de se défaire. Pensons-y une minute. Expurger sa propre personnalité de son appartement ou de sa maison, c’est en évacuer son histoire personnelle. Comment cela peut-il nous aider à mieux vivre ?

Paradoxe

Je suis peut-être rebelle, mais j’y tiens, moi, à l’ancienne machine à coudre Singer de ma grand-mère sur laquelle elle avait confectionné avec amour toutes nos belles robes d’enfants. Pourquoi je l’évacuerais de ma vue ? Après tout, dixit Marie Kondo, l’important n’est-il pas de garder ce qui nous apporte de la joie ?

Or, dans la vie, il n’y a pas que de la « joie ». Il y a aussi des peines et des deuils de toutes sortes. Pourquoi n’auraient-ils pas droit, eux aussi, y compris « nos morts », comme disait ma mère, à un rappel dans nos maisons ?

Et puis, de toute manière, comme nous finissons tous un jour dans le même micro-condo de bois pour notre dernier repos – l’épuration suprême (!) –, pendant qu’on vit, vivons pour vrai. Jusque dans son chez-soi. Donc, oui au désencombrement, mais non à l’effacement de soi-même par effet de mode.