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Lettre de Raymond Bachand aux lock-outés d’ABI

Lettre de Raymond Bachand aux lock-outés d’ABI
Photo d'ARCHIVES, Stevens LeBlanc

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Même si ça fait un an et demi qu’ils ont été mis en lock-out par les dirigeants de l’aluminerie ABI au Saguenay, contrôlée majoritairement par la transnationale milliardaire américaine Alcoa, il se trouve que les travailleurs en repos imposé viennent de recevoir un courrier de l’ex-ministre libéral Raymond Bachand.   

C’est dans Le Devoir du 28 juin 2019 que l’ami Bachand a cru bon publier sa missive intitulée: «Lettre aux travailleurs syndiqués d’ABI».    

Il a pris bien soin de mentionner travailleurs «syndiqués», dans le sens de privilégiés de la société, comme l’a aussi signalé le premier ministre caquiste, François Legault, qui a lui aussi senti le besoin d’essayer de faire comprendre son gros bon sens aux travailleurs en prenant fait et cause pour la pauvre multinationale brimée. En passant, pourquoi donc Raymond Bachand, à titre d’homme d’affaires, n’a-t-il pas plutôt adressé sa complainte à la compagnie Alcoa et à leurs dirigeants? Mystère et boule de gomme!   

La polyvalence de Raymond Bachand  

Dans sa touchante lettre, M. Bachand a écrit qu’il s’adressait aux travailleurs – qui ne travaillent pas depuis 18 mois – principalement à titre d’ancien dirigeant du Fonds de solidarité de la FTQ (il y a fort longtemps de ça alors qu’il en a quitté la présidence en 2001) plutôt qu’à titre d’ancien ministre libéral. Une chance! De cette manière, ça l’autorise presque à s’adresser aux travailleurs d’ABI à titre de «collègue»! Mais un confrère, presque un camarade, du type paternaliste et moraliste, dont le jupon du parti-pris dépasse largement, pour ne pas dire vulgairement.     

Monsieur Bachand aurait aussi pu choisir de s’adresser aux travailleurs d’ABI à titre d’administrateur de la Banque Nationale, ou comme lobbyiste chez Bombardier ou de l’entreprise américaine LTA Aérostructures. Ou encore à celui de conseiller «stratégique» pour le gros bureau d’avocats Norton Rose ou enfin comme président de l’Institut du Québec de HEC Montréal, financé par l’organisme patronal de recherche du Conference Board du Canada. On ne peut que constater que monsieur Bachand excelle dans plusieurs domaines – tu sais, quand tu es doué – et le privé l’a accueilli à bras ouverts après son service politique grâce à son bon travail accompli.   

Fin de son service politique  

C’est au mois d’août 2013 que Raymond Bachand a mis fin à sa carrière politique, même s’il avait été réélu moins d’un an auparavant: «Adieu la vie politique. L’ex-ministre des Finances désire désormais se consacrer à sa famille» (Le Journal de Montréal, 27 août 2013). Désire se consacrer à sa famille, et à d’autres choses encore...   

Comme Monique Jérôme-Forget, ex-ministre libérale qui a aussi démissionné en cours de mandat, monsieur Bachand a tenu à recevoir son indemnité de départ de 150 000$, payée à même les fonds publics. Un très beau geste de solidarité qui lui permet de faire la leçon aux autres, comme il l’avait aussi fait aux étudiants universitaires qui s’étaient opposés aux vigoureuses hausses des frais de scolarité imposées par le PLQ à l’époque, dans le cadre de sa «révolution culturelle», comme il se plaisait à affectueusement appeler ses mesures d’austérité: «Une minorité intransigeante. Si le gouvernement devait consentir davantage aux étudiants, il devrait l’enlever aux autres Québécois» (La Presse, 17 mai 2012).      

Raymond pleure sur le sort des dirigeants et de la multinationale  

Revenons à la lettre de Raymond Bachand écrite aux travailleurs d’ABI. Il a gentiment sorti les épouvantails afin de mettre en garde les travailleurs ainsi que les pousser à se soumettre aux offres patronales. À cette fin, il mentionne ces perles de propagande et de démagogie en s’exprimant comme suit: «Actuellement, il y a encore plusieurs menaces qui planent au-dessus de l’industrie de l’aluminium. Pensons ici à la surcapacité mondiale, le redémarrage d’installations aux États-Unis [sous-entendu Alcoa pourrait déménager] et à la substitution de l’aluminium par d’autres matériaux [dans le sens d’un marché en déclin]. La réalité [à travers ses propres lunettes qui ne reflète pas tout à fait la vraie réalité] est que les prix de l’aluminium maintiennent à des niveaux “historiquement” bas et continuent leur descente [à décoder ici qu’Alcoa serait quasiment sur le bord de la faillite]».    

Mais le plus touchant – et larmoyant – dans la lettre est ce passage qui m’a terrassé: «Les cadres d’ABI qui font actuellement fonctionner les cuves restantes sont sûrement fatigués, voire épuisés, dans ce long conflit». Pauvres petits cadres, c’est la faute aux travailleurs lock-outés s’il en est ainsi... Monsieur Bachand n’exprime toutefois aucun problème existentiel pour les travailleurs en lock-out depuis 18 mois. Je suppose donc que pour ces derniers c’est le party continuel depuis un an et demi.   

À la fin de la lettre, la coupe déborde  

À la fin de sa vibrante lettre, monsieur Bachand y a mis le paquet. Vraiment attendrissant comme homélie: «Il est temps de tendre la main [à l’employeur persécuté] et de panser les plaies». C’est-y pas beau, ça? Un vrai preacher ne ferait pas mieux. Et Raymond Bachand de continuer à s’épandre: «Les compromis honorables [c’est-à-dire abdiquer] font partie de la condition humaine [philosophe en plus de ça. Il a vraiment tous les talents] et honorent ceux et celles qui les acceptent [comme ceux qui ont accepté les mesures d’austérité du PLQ] pour prendre en compte l’intérêt collectif de toute une société». Là, c’est trop pour moi. Dire aux travailleurs lock-outés de rentrer paisiblement au bercail au nom de «l’intérêt collectif de toute une société», ça verse selon moi dans l’hérésie. C’est sûr que le mieux-être de la milliardaire transnationale américaine Alcoa et de sa filiale québécoise, l’aluminerie ABI, relève du bien public, de l’intérêt collectif de tout le Québec.   

Je dirais à monsieur Bachand que c’est aussi au nom de l’intérêt collectif de toute une société et par souci de solidarité que le PLQ et lui ont coupé des milliards de dollars dans nos programmes sociaux. Une nouvelle façon de « moderniser » et de concevoir le concept d’intérêt collectif. Pour dire vrai, le seul mot qui me vient à l’esprit c’est: pathétique. C’est également au nom du bien-être collectif que l’on donne notre électricité à des alumineries polluantes qui ne font aucune transformation au Québec?