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L’ours Teddy laisse son empreinte sur la ville

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Photo AFP Le Français Teddy Riner, légende vivante du judo, a réussi son retour à la compétition à Montréal en remportant la finale chez les plus de 100 kilos.

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MONTRÉAL | Une montagne sacrée a fondu sur Montréal, dimanche. Teddy Riner, le monument planétaire du judo, a marché sur l’aréna Maurice-Richard et repris sa route vers le record absolu d’une troisième médaille d’or olympique en 2020.

Le Français au physique démesuré de 6 pi, 8 po et 330 livres a remporté la finale du Grand Prix de Montréal chez les plus de 100 kilos contre Hisayoshi Harasawa, le même qu’il avait maté dans le combat ultime aux Jeux de Rio en 2016. La foule, animée notamment par plusieurs dizaines de Français d’origine, s’est épargnée de la difficulté à prononcer le nom du Japonais impliqué dans le spectacle de dimanche, tellement elle n’en avait que pour son Teddy.

« Je retiendrai le public qui vous porte et qui vous emmène vers la victoire. Ça fait du bien parce que souvent, dans les pays de l’Est, on n’est pas avec moi. Ça aussi, ça m’encourage à aller gagner la médaille. J’ai passé d’agréables moments dans cette ville olympique. Les gens étaient vraiment très sympas et j’y retournerai avec ma famille pour y passer des vacances », a commenté l’acteur principal de la soirée après la cérémonie des médailles, pressé d’aller prendre son vol de retour.

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Photo Agence QMI, Mario Beauregard

Des chiffres éloquents

C’est une icône du judo qui vient de passer au Québec. Double champion olympique en 2016 et 2012, et médaillé de bronze en 2008, cet enfant né en Guadeloupe a remporté 10 fois un titre mondial. Ses quatre victoires durant la journée de dimanche portent sa série de combats sans défaite à 148 depuis son entrée chez les séniors en 2007. Il ne compte que deux défaites et la dernière remonte en finale des championnats mondiaux de 2010.

Son palmarès autant que sa dimension physique se résument ainsi : du lourd.

Riner avait choisi Montréal pour lancer sa préparation en vue des Jeux de 2020 après une pause de la compétition de 20 mois. Il ne s’est rien offert de facile pour son retour. C’est un tableau fort relevé qui l’attendait, notamment par la présence de Harasawa et du Tchèque Lukas Krpalek, qui est monté chez les lourds depuis sa médaille d’or des moins de 100 kilos aux Jeux de Rio en 2016 et que Riner a difficilement écarté en demi-finale.

Une fois sa victoire confirmée, l’athlète de 30 ans a levé les deux bras au ciel et a souri à un auditoire conquis d’avance.

« Ça fait du bien. Ça faisait longtemps. J’étais venu pour ça », a-t-il dit de son bonheur d’entendre La Marseillaise sur le podium.

Riche personnalité

Cet homme croyant et catholique continue de construire sa légende dans l’admiration que lui voue l’ensemble de sa nation. Ambassadeur de l’Unicef et initiateur d’une académie de judo, les causes pour les enfants lui tiennent à cœur.

Les différentes catégories de chiffres liées à cette multinationale humaine donnent le tournis, à commencer par ses 873 000 fidèles qui le suivent religieusement sur Facebook, 726 000 sur Twitter et 408 000 sur Instagram.

Ses revenus annuels sont évalués à 8,9 M$ (6 M€). Le tarif d’entrée pour devenir son partenaire financier est fixé à 740 000 $ (500 000 €), et, selon son site, neuf sociétés lui sont associées, dont les vêtements de sport Under Armour, le constructeur Ford, et même la Bank of Africa et Maroc Telecom sur le continent africain.

« Tout le monde le reconnaît partout où il passe et il ne refuse jamais une photo. Teddy dit souvent qu’en tant que personnage public, on se doit de le faire. Et si on ne veut pas le faire, alors on reste à la maison », nous dit César Dupuis, le responsable du marketing et des communications de son équipe. Pour cette virée à Montréal, l’opération charme du personnage a réussi.

Un avant-goût des Jeux olympiques de Tokyo en 2020

Berceau du judo, le Japon est venu nous rappeler, durant les derniers jours, pourquoi ce sport fera assurément grimper la température dans ce pays durant les Jeux olympiques de Tokyo.

Médaillés d’or dans quatre catégories de poids vendredi et samedi, les Japonais ont placé quatre autres athlètes dans les cinq finales de dimanche pour porter leur total à 8 en 14 à ce Grand Prix de Montréal. Le rituel de s’incliner, que chaque judoka répète quand il foule le tatami, il faut aussi poser ce même geste devant cette puissance mondiale.

La fédération japonaise de judo compte plus de 100 000 membres ; aussi bien dire une catégorie de poids supérieure au Canada avec ses 22 500 licenciés, dont environ 12 000 au Québec. Le judo est incorporé dans le système d’éducation du Japon, où chaque personne doit porter un judogi au moins une fois dans sa vie afin de s’initier à ce sport.

« Les Jeux olympiques de 1964 ont été un très gros événement pour le Japon après la Deuxième Guerre mondiale. Beaucoup de gens étaient jeunes à cette époque, alors ils sont contents de pouvoir revivre ces moments en 2020. Évidemment, il y a une fébrilité autour du judo. Ça signifie beaucoup parce qu’il y a plusieurs possibilités de médailles d’or pour le pays et il y a de hautes attentes au Japon », nous dit Justin Fumiya Imagawa, affecté aux déplacements de l’équipe nationale et impliqué dans la compétition de judo pour le comité organisateur des Jeux.

Un public connaisseur

Le comportement des spectateurs durant le Grand Prix de Montréal a donné une indication de ce à quoi doit ressembler un événement international au Nippon Budokan. Il y avait à l’aréna Maurice-Richard des connaisseurs de judo aptes à décortiquer les bons coups. Les réactions spontanées de la foule doivent aussi nourrir le spectacle durant un programme dans ce qui est considéré comme la Mecque de ce sport.

« Ce qu’on a vu ici est représentatif de ce qui se produit au Japon. Là-bas, les gens connaissent le sport et savent d’abord l’apprécier. Par la suite, c’est leur côté partisan qui embarque », rapporte le double médaillé olympique Nicolas Gill, lequel se souvient avoir remporté un tournoi majeur en 1994 en défaisant un Japonais en finale.

« Je me souviens que ça avait créé un long silence dans la salle, surtout que j’avais gagné en seulement 10 secondes. Qu’un Français ou un Russe gagne, ça aurait pu aller de soi, mais de la part d’un Canadien, à l’époque, c’était un peu inhabituel. » Dès que Tokyo a obtenu les Jeux de 2020, l’élite canadienne du judo s’est mise à rêver d’y participer. Les Québécois engagés dans le Grand Prix de Montréal aussi. Justin Fumiya Imagawa assure qu’un non-Japonais qui remportera une médaille d’or aux Jeux sur le territoire japonais sera salué à sa juste valeur. Né à Vancouver de parents japonais émigrés, il mesure ce que l’occasion représente, même pour un Québécois. Ex-athlète de l’équipe canadienne, il a vécu à Montréal durant huit années avant de s’expatrier à Tokyo il y a six ans.

« J’étais le partenaire d’entraînement d’Antoine [Valois-Fortier] quand il a gagné sa médaille de bronze aux Jeux de Londres. Et ça, c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai recommencé à travailler dans le judo. Bien sûr, c’est parce que les Jeux auront lieu à Tokyo, mais aussi parce que je garde de beaux souvenirs du moment où Antoine a gagné sa médaille. »

Espoir canadien

Shady El Nahas en argent

L’émergence de Shady El Nahas constitue la plus récente bonne nouvelle dans l’équipe canadienne de judo. Cet Égyptien d’origine, émigré au Canada en 2012, a remporté dimanche la médaille d’argent chez les 100 kilos. Il habite Montréal, s’exprime bien en français, et pourrait devenir une figure populaire du judo québécois puisqu’il s’avère un bon candidat à participer aux Jeux olympiques de Tokyo, même s’il n’a que 21 ans.

« Je suis heureux de ma journée. J’ai battu un ex-champion du monde (le Japonais Ryunosuke Haga en quart de finale) et ç’a été une belle journée jusqu’à la fin », a exprimé El Nahas après la finale jouée incidemment contre un Égyptien, Ramadan Darwish, de 10 ans son aîné.

Retombées

Nicolas Gill enthousiaste pour le futur

Ce Grand Prix aura des effets escomptés sur le judo, croit Nicolas Gill, ne serait-ce que pour les quelque 300 bénévoles issus de différents clubs qui ont contribué à ce plus important événement international au Canada depuis les championnats mondiaux à Hamilton en 1993.

« C’est un événement symbolique qui a donné une bouffée d’air frais à nos clubs et qui procure une vision. Ça a permis de dire à notre monde qu’on est capable de faire quelque chose », soutient le directeur général de Judo Canada, qui estime que les athlètes pourraient également en retirer des bénéfices.

« La beauté d’avoir été athlète et entraîneur, c’est de pouvoir mesurer l’importance de cet événement pour eux. Dans le contexte d’une qualification olympique, ça donne la chance aux plus jeunes comme aux plus âgés de vivre une expérience de haut niveau au pays. Pour certains, c’est peut-être le plus gros événement qu’ils auront fait dans leur vie et cette expérience va les suivre s’ils deviennent des entraîneurs », projette celui qui agit aussi comme directeur du comité de haute performance.

Grands événements

Des mondiaux cadets à Montréal en 2021 ?

Le centre national d’entraînement de Montréal, qui produit plusieurs judokas dans l’élite mondiale, justifie les intentions de Nicolas Gill d’attirer plusieurs grands événements. Une candidature a également été déposée pour les championnats mondiaux cadets de 2021. La Fédération internationale de judo doit faire connaître le pays choisi à la fin de l’été.

Par ailleurs, le centre Pierre-Charbonneau accueillera les championnats panaméricains en avril 2020, qui deviendront alors l’une des dernières occasions pour certains athlètes de l’équipe canadienne d’obtenir des points de qualification olympique.

« Il y en a qui vont sortir de là en pleurant », affirme le patron pour illustrer l’importance de l’événement.