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La muraille canadienne

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Le nouveau mot à la mode, celui qu’on entend sur toutes les tribunes, c’est «ouverture». J’entends un peu partout qu’il y aurait deux Montréal, deux Québec, l’un ouvert et l’autre fermé. Je ne sais pas sur quelle planète vivent ceux qui divisent le Québec en deux axes, ceux qui lisent Le Devoir et écoutent Radio-Canada, et les autres, les imbéciles qui aiment le sport, boivent de la bière et du mauvais vin, écoutent et lisent autre chose, qui doit nécessairement être plus vulgaire. Pourquoi ériger de telles murailles de Chine? Je pense vivre dans ce Québec ouvert et normal, celui que je côtoie tous les jours, à la ville comme à la campagne. Et la fermeture, si je l’ai maintes fois perçue et vécue dans ma chair propre, elle se trouve ailleurs, un peu plus à l’ouest. Elle ne se situe surtout pas là où certains bien-pensants veulent bien la situer.  

Dès qu’on ose affirmer sa singularité, sa particularité, sa langue, dès qu’on essaie de se faire respecter, on se voit aussitôt étiqueté de chauvinisme, de fermeture, de non ouverture à l’autre et d’intolérance. Qu’est-ce qu’on veut nous faire croire? Que le Québec d’aujourd’hui est un foyer de racistes?   

J’ai vécu près de cinq ans en France, durant les années 1970, et je crois avoir découvert une société extrêmement ouverte sur les autres tout en ayant côtoyé à plusieurs reprises le racisme le plus vil. Cela fait-il de la France une société raciste? J’en doute fort. À cette époque (je ne sais plus ce qu’il en est réellement aujourd’hui), la France était une terre d’asile connue et reconnue, une plaque tournante de tous les réfugiés politiques, surtout de gauche, une terre d’accueil également des immigrés économiques comme le furent des milliers de Portugais et d’Algériens, entre autres, et même s’il n’était pas toujours facile de s’y faire une place, j’ai reçu de la part des autorités en place toute l’aide nécessaire pour survivre dans cette jungle et m’intégrer rapidement. Bien sûr, il était plus facile pour moi d’y arriver, car je n’avais pas la peau noire ou le teint basané, même si j’arrivais d’un long séjour à Cuba (Dieu que je trouvais que les Français étaient vraiment des «visages pâles»!), même si mon accent, à l’époque, me faisait passer pour une curieuse de petite bête. Mais j’ai trouvé l’État français très généreux dans ses outils mis à ma disposition pour m’intégrer, et ces moyens étaient universels, c’est-à-dire mis à la disposition de tous les réfugiés politiques et des immigrants, quels qu’ils soient. Bien sûr, cela n’empêchait pas les Parisiens d’être tout ce qu’il y a de plus parisiens...   

Lorsque je suis revenu à Montréal, après une absence de près de dix ans, j’ai trouvé que la société québécoise avait drôlement bien évolué et qu’elle était, en cela, semblable aux autres sociétés modernes, avec ses bons et ses mauvais côtés. Elle avait reçu, elle aussi, son lot de réfugiés, surtout chiliens, après le monstrueux coup d’État de Pinochet contre le président élu Salvador Allende, puis ce fut le tour des réfugiés vietnamiens, et tout le monde semblait y trouver son compte, même si ces nouveaux arrivés gardaient dans leur cœur ce jardin secret, ce rêve du retour au pays natal, un jour pas très lointain, rêve que tous les exilés cultivent de façon nostalgique tout en cherchant l’intégration rapide.   

Les Québécois découvraient ces bons vivants, ces latins du Sud, cultivés et curieux, qui aimaient la musique, le cinéma et le théâtre, la bonne chère et le bon vin, et qui se mettaient rapidement à l’étude de la langue française, pour notre plus grand bonheur, ou encore ces Vietnamiens studieux, venus d’une culture millénaire, qui parlaient déjà notre langue. Nous avions beaucoup à apprendre d’eux et c’est ce que nous avons fait, il me semble. Cette adaptation se faisait ici de la même façon que d’autres réfugiés la vivaient en France ou dans les pays scandinaves, par exemple. Avec ses bonheurs et ses difficultés. Rien de plus normal.   

Une diaspora, quelle qu’elle soit, devra toujours chercher à s’immiscer dans le tissu social et à s’imprégner des liens qui unissent la population du pays d’accueil, sans pour cela perdre sa spécificité. Sinon, ce ne sera qu’une mosaïque à la dérive, sans véritable prise sur la réalité qui l’entoure, incapable de participer à l’espace politique et culturel national. Mais n’allons surtout pas demander à l’immigrant de trancher à notre place, en participant à un combat où «nous» avons été incapables, jusqu’à maintenant, de nous brancher. Tant que nous n’aurons pas décidé de nous donner un vrai pays qui s’appelle le Québec, l’immigrant sera tenté par le rêve canadien, car c’est ce qu’on lui a fait miroiter avant même qu'il mette les pieds au Québec. Ne l’oublions pas, il aura dû, pour obtenir sa citoyenneté canadienne — et le passeport qui vient avec —, prêter serment à la reine d’Angleterre, ce que nous, nous n’avons pas eu à faire, heureusement. Il faut donc comprendre ses réticences, ses hésitations.   

S’il y a un mur d’incompréhension, c’est de ce côté qu’il faut le chercher, afin de l’abattre au plus vite. Le mur qui fait de nous des personnes bicéphales, schizophrènes, des mi-Canadiens mi-Québécois, ni l’un ni l’autre tout à fait. Comment voulez-vous que celui qui arrive ici pour la première fois pour s’y installer, s’y retrouve, dites-moi?