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«La goûteuse d’Hitler» de Rosella Postorino: risquer sa vie pour un monstre

Rosella Postorino
Photo courtoisie, Pasquale Di Blasio Rosella Postorino

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S’inspirant de la vie et de l’étrange métier de Margot Wölk, la journaliste italienne Rosella Postorino raconte de façon magistrale la vie quotidienne des Allemandes qui ont risqué leur vie pour sauver celle d’Adolf Hitler dans son best-seller La goûteuse d’Hitler. Toutes les paranoïas du tyran sont exposées au grand jour, de même que les conflits de valeurs des femmes prises au piège du régime nazi.

Il y a cinq ans, la journaliste italienne Rosella Postorino a été frappée par un article qui parlait de Margot Wölk, la dernière goûteuse d’Hitler encore vivante, dans un journal italien. Elle était berlinoise et elle avait 96 ans. «Dans cette entrevue, elle avouait pour la première fois de sa vie que, pendant sa jeunesse, elle avait fait cet étrange métier», raconte-t-elle, en entrevue.

«Je me suis demandé pourquoi elle avait gardé le secret jusqu’à 96 ans. Elle disait ne pas être nazie et avoir été forcée à le faire par les SS. J’ai pensé qu’elle avait été une victime du régime totalitaire, mais elle était à la fois une femme qui avait travaillé pour le Troisième Reich, qui avait risqué sa vie pour protéger la vie d’Hitler, donc elle avait été une complice.»

Cette contradiction l’a intéressée et elle a tenté de joindre Margot Wölk. «Juste au moment où j’ai trouvé son adresse et que je lui ai écrit pour qu’on puisse se rencontrer, elle est décédée. Donc, je n’ai pas écrit son histoire : je n’aurais jamais pu sans la connaître. Mais je pouvais inventer l’histoire d’un personnage inspiré de son témoignage, et c’est ce que j’ai fait.» Ainsi naquit Rosa Sauer, l’héroïne du roman.

Sur le terrain

Pour écrire La goûteuse d’Hitler, Rosella Postorino s’est rendue dans la Tanière du Loup et à Gross-Partsch, qui s’appelle aujourd’hui Parcz, en Pologne (qui était la Prusse orientale en 1943). «J’ai visité avec une guide la partie centrale du quartier général, qui est aujourd’hui un amas de ruines, car les SS ont fait exploser les bunkers avant de partir tandis que les soldats soviétiques avançaient.»

Les bunkers d’Hitler, de Goebbels et de Göring se trouvaient exactement dans cette zone. «J’ai aussi dormi dans la chambre d’un B&B créé dans un des vieux immeubles pour héberger les visiteurs. Ç’a été plutôt inquiétant. C’était étrange de penser que les personnes les plus importantes du régime nazi avaient vécu là où j’étais en train de passer la nuit.»

Elle a aussi cherché la maison de Margot Wölk. «J’ai respiré l’atmosphère de ce village de campagne, l’odeur de la végétation et des marais, une odeur de putréfaction qui me semblait très symbolique.»

En plus de recherches très poussées pour se documenter sur le régime nazi et la Seconde Guerre mondiale, elle est allée à Berlin pour discuter avec les voisines de Frau Wölk.

Instinct de survie

Ce qui l’a étonnée le plus dans le travail des goûteuses d’Hitler, dit-elle, c’est leur instinct de survie. «Rosa dit que la capacité de s’adapter est la principale ressource des êtres humains, mais plus elle s’adaptait, moins elle se sentait humaine.»

«Sa condition extrême l’oblige à accepter­­­ des choses qu’elle n’aurait jamais acceptées auparavant. C’est pourquoi elle se sent coupable. Elle a toléré­­­ un régime cruel et collaboré avec ce régime, mais se blâme d’avoir survécu tandis que d’autres personnes mouraient. Le philosophe Jaspers appelle­­­ cela la “faute métaphysique”.»

L’écrivaine précise que tout ce qu’elle a écrit à propos de l’alimentation d’Hitler­­­ est vrai. «Je l’ai appris dans un livre qui parle des plats qu’il aimait et dans les mémoires de ses secrétaires, Traudl Jung et Christa Schroeder. C’est étonnant qu’Hitler soit devenu végétarien après avoir vu la cruauté des abattoirs. Il a fait tuer des millions de Juifs, mais disait ne pas tolérer la violence sur les animaux. C’est absurde.»

  • Rosella Postorino est journaliste et éditrice chez Einaudi à Rome.
  • Ses trois premiers romans ont été couronnés par plusieurs prix littéraires.
  • Une maison de production italienne souhaite faire l’adaptation cinématographique de La goûteuse d’Hitler, roman également lauréat de nombreux prix.

EXTRAIT

La goûteuse d’Hitler, Rosella Postorino, Éditions Albin, 384 pages
Photo courtoisie
La goûteuse d’Hitler, Rosella Postorino, Éditions Albin, 384 pages

«Les semaines passèrent et notre méfiance à l’égard de la nourriture faiblit, comme devant un homme qui vous fait la cour et à qui vous autorisez une intimité croissante. Nous, humbles servantes, nous repaissions désormais avec avidité, mais aussitôt après, le renflement de nos abdomens diminuait notre enthousiasme, ce qui pesait sur l’estomac semblait peser sur le cœur, et ce quiproquo teintait de découragement l’heure qui suivait le banquet.»

– Rosella Postorino, La goûteuse d’Hitler, Éditions Albin Michel