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Sauver Desjardins

Dorimène Desjardins
Photo courtoisie, Desjardins Dorimène Desjardins

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L’archétype est connu : canadien-français, blanc, catholique. On pourrait y ajouter « a un compte à la Caisse populaire ».

On a le sang vert, au Québec, plus d’un siècle après qu’Alphonse Desjardins eut arpenté les campagnes pour convaincre les cultivateurs de se mutualiser, pendant que Dorimène gardait scrupuleusement chaque sou déposé par les gens de Lévis.

De fait, Desjardins a changé. De la somme des petites caisses populaires a émergé un vaste mouvement, un géant planétaire de la finance, reconnu comme l’une des institutions bancaires les plus solides au monde.

Utopique

Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit. Ça me fait toujours sourire quand quelqu’un critique Desjardins en disant que c’est une banque comme les autres, comme si c’était une vérité délicieusement subversive.

C’est une tautologie, parce que c’est ce que fait Desjardins, en fait. C’est une coopérative qui offre des services bancaires. C’est une banque qui fait juste appartenir à autre chose qu’un actionnariat.

Mais on critique Desjardins de ne plus offrir le même niveau de service, à travers ses heures d’ouverture et ses guichets automatiques. En même temps, on veut que la coopérative nous offre des taux sur nos prêts et des rendements sur nos avoirs aussi avantageux que les banques.

Bref, on attend de Desjardins qu’elle soit aussi performante qu’une banque en s’appuyant sur une structure de coûts plus lourde. C’est utopique.

On critique, mais combien d’entre nous se présentent à l’assemblée générale de leur caisse ? Bien peu. Je ne blâme pas les gens. J’y suis déjà allé et ce qui s’y passe n’est pas particulièrement passionnant. Mais on devrait plus le faire.

Alphonse Desjardins
Photo courtoisie, Desjardins
Alphonse Desjardins

Prévisible et grave

Au Québec, Desjardins, c’est gros. Très gros. Le mouvement compte sept millions de membres, principalement ici et un peu en Ontario et dans les maritimes. Il fait travailler près de 50 000 personnes et gère des actifs de près de 300 milliards.

Il est donc normal que la gigantesque fuite de données survenue chez Desjardins inquiète et mette en colère énormément de personnes.

Le ton de la réponse initiale de l’institution était correct. J’ai cru le chef de la direction Guy Cormier quand il nous a dit à quel point il était choqué par cet événement. Il n’y a sans doute personne qui est plus en maudit que les dirigeants de Desjardins eux-mêmes. Personne n’a envie qu’une telle chose survienne sous sa garde, personne n’a envie de gérer ça.

La suite a été moins adéquate. Choisir Equifax pour offrir une surveillance de nos transactions est douteux, l’entreprise ayant elle-même eu des manquements en matière de protection des données. La mise en service de cette protection est laborieuse.

On voit que les dirigeants de Desjardins apprennent là-dedans, comme le feront les gestionnaires de plusieurs autres entreprises et institutions qui sont toutes aussi vulnérables et qui finiront par y passer aussi. Que ce soit chez Desjardins que la fuite survienne, toutefois, c’était aussi prévisible que grave, justement parce que peu d’entreprises au monde disposent d’une telle quantité d’informations sur une population donnée.

Mais Desjardins peut apprendre, contrairement aux entreprises qui ne le feront pas, parce qu’elles font justement commerce de nos renseignements personnels avec le consentement tacite de leurs utilisateurs, qui sont en fait leur marchandise. Voir quelqu’un critiquer Desjardins sur Facebook, ça relève quand même d’une certaine ironie.

De l’autre côté

À la fin, on a de bonnes raisons d’en vouloir à Desjardins. On aimerait aussi que le gouvernement Legault ait l’air davantage préoccupé par ce qui se passe, alors que c’est à Ottawa qu’un comité parlementaire se réunira cette semaine pour enquêter sur l’affaire. C’est mauvais d’envoyer le message que c’est le gouvernement fédéral qui veille là-dessus.

Pourquoi ? Pour la même raison que le ministre des Finances Éric Girard essaie de ménager Desjardins. Parce que son affaiblissement et son éventuelle disparition feraient très mal aux Québécois, collectivement et individuellement. Desjardins traverse notre économie, nos épargnes et notre consommation de part en part.

Toute cette affaire va coûter très cher à Desjardins. Les enquêtes, la révision de ses pratiques de sécurité, la protection offerte aux membres, les compensations qu’il faudra verser, des recours judiciaires et les réassurances : ça va se chiffrer en milliards.

La survie de la caisse est réellement en danger et il est probable qu’elle ne sera plus jamais aussi forte.

Alors, soyons critiques et vigilants par rapport à Desjardins. Gardons toutefois en tête que, de l’autre côté, le Québec, même moins blanc et catholique, a encore besoin de cette institution-là.