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Les brûlures d’un pompier forestier

Karl Asselin
Karl Asselin

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Après avoir perdu sa mère au terme d’une maladie foudroyante, Karl Asselin a passé des années à engourdir sa peine dans l’alcool. Habitué de vivre l’enfer des feux de forêt, cet ex-pompier forestier a réussi à vaincre ses démons. Mais son couple n’a pas survécu.  

Karl Asselin accueille Le Journal chez lui à Pointe-Lebel, un paisible village voisin de Baie-Comeau, sur la Côte-Nord. Calme et détendu, ce «gars de bois» explique comment il s’est perdu durant cette sombre période. Il assure qu’il va mieux aujourd’hui, mais il n’est pas sorti indemne de cette traversée du désert.   

Karl Asselin a commencé à combattre les feux de forêt à 20 ans. «Je suis un gars d’adrénaline, j’ai besoin de dépasser mes limites pour me sentir accompli», affirme l’homme qui travaille comme cadre à la Société de protection des forêts contre le feu (SOPFEU).   

Ses problèmes ont débuté en 2006, quand un médecin a informé sa mère, Myriam Tremblay, qu’elle souffrait d’un cancer du poumon. Elle était alors âgée de 49 ans et avait une bonne hygiène de vie, surveillant son alimentation et faisant régulièrement de l’exercice.   

Dans le déni  

«Je n’y croyais pas, raconte le Nord-Côtier. Je me disais que ma mère était forte, qu’il y avait quelque chose qui pourrait la retenir.»   

Ce déni face au diagnostic de celle qui l’avait toujours soutenu l’a accompagné jusque dans ses derniers retranchements, dans un hôpital de Québec en juillet 2007.   

«Je suis arrivé dans sa chambre, j’ai commencé à caresser son bras. Elle m’a regardé et elle m’a dit : “Vous êtes qui vous ?”»   

Cet incident a profondément troublé Karl Asselin, qui se sentait aussi coupable d’avoir été souvent absent en raison des nombreux feux de forêt qui avaient éclaté au cours des mois précédents. «Je me suis dit : “Ça y est, j’ai tout manqué.”»  

Un incendie s’est déclaré au nord de Forestville en 2016.
Photo courtoisie, Karl Asselin
Un incendie s’est déclaré au nord de Forestville en 2016.

Besoin de consommer  

Initialement, Karl Asselin s’est montré fort face au deuil. Il a continué à repousser ses limites en grimpant les échelons à la SOPFEU. En 2008, il a même décroché un poste de cadre. La même année, il a rencontré une ancienne amie de cégep. Les deux sont tombés amoureux. La Montréalaise, qui s’était récemment séparée, a quitté la métropole pour venir s’installer à Pointe-Lebel avec ses trois enfants.   

Sauf que le combattant des flammes, n’ayant toujours pas surmonté son deuil, consommait de plus en plus. Un cocktail de cannabis et d’alcool.   

«Quand ma mère est décédée, ça a déboulé. Ça a fait que le soir, ce dont j’avais besoin, c’était de me geler la face, de me geler les émotions, parce que je n’étais pas capable de pleurer ma peine pour le décès de ma mère. Je l’ai pleurée, mais pas à chaudes larmes. C’était toujours par petits bouts.»   

«Ce que ça fait la consommation, c’est qu’au lieu d’avoir de la peine, tu consommes. Ça gèle les émotions», ajoute-t-il.   

Incapable de rester sobre  

Sa nouvelle conjointe n’a pas mis beaucoup de temps à réaliser que son homme tentait d’engourdir la douleur du deuil en consommant. À sa demande, Karl lui a promis de cesser de consommer, surtout que les deux tentaient d’avoir un enfant.   

Mais il s’agissait d’une fausse promesse.   

«Qui dit consommation, dit mensonge, explique l’homme de 39 ans en regardant la forêt, où il consommait souvent en cachette le soir. Ça vient souvent avec. Ce qui devait arriver est arrivé : j’ai consommé en cachette jusqu’à ce qu’elle trouve le pot, et qu’elle se rende compte que mon comportement n’avait pas changé.»   

Malgré les mensonges répétés de Karl, le couple est resté soudé jusqu’en 2015, après la naissance d'une petite fille, leur premier enfant, en février.   

Parti en fumée  

Six mois après l’arrivée de leur enfant, le couple a éclaté devant l’incapacité de Karl Asselin à s’engager à cesser de fumer du pot.   

«Quand est-ce que je vais te croire? J’ai un pied en dehors de la maison», lui a lancé sa copine. Ce qui devait se produire s’est produit : elle a préféré partir. Et un soir, Karl Asselin s’est retrouvé seul à la maison, parce que sa douce moitié était partie «réfléchir» chez sa mère.   

En se retrouvant seul, il a plongé dans une crise d’anxiété.   

«Le lendemain, je n’ai pas été capable d’aller travailler. L’anxiété dans le tapis. [J’avais] un mal de cœur.»   

Frappé par un élan de lucidité, l’ex-pompier forestier a réalisé que sa vie s’envolait en fumée. «Je savais que j’allais tout perdre. Je risquais de perdre ma famille, ma job, tout ce que j’apprécie présentement».  

«J’ai vaincu mes démons»  

C’est ainsi qu’à l’été 2015, Karl Asselin a décidé d’entreprendre une cure de désintoxication d’un mois au centre de réadaptation en dépendance le Canal, à Baie-Comeau. «Faut que j’arrête la consommation, se disait-il. Ça m’a mené à rien dans le passé. Ça me mène à rien présentement. Ça me mènera sûrement toujours à rien. Ça n’apporte rien à part un buzz et geler les émotions».   

Pendant sa cure de désintox, Karl n’a pas allumé un seul joint. Il se considère aujourd’hui comme guéri. Et surtout, les blessures du deuil sont cicatrisées depuis longtemps.   

Fier père d’une enfant souriante et enjouée, Karl Asselin considère qu’il a beaucoup appris des épreuves des dernières années. À ses yeux, il est maintenant clair que les tentatives de réconciliation avec son ex-conjointe sont inutiles après tout ce qu’ils ont vécu.   

«Quand tu prends un pot, que tu l’échappes à terre, il se casse en quatre morceaux. Que tu le recolles, que tu l’échappes à nouveau, que tu le recolles, eh bien les morceaux cassés cassent de nouveau, et il y en a d’autres qui cassent avec. C’est un peu l’image de notre couple. À un moment donné, le pot n’est plus beau et tu ne peux plus le récupérer», dit-il.   

Aujourd’hui, Karl Asselin a appris à vivre pleinement le deuil, que ce soit celui d’une relation amoureuse qui se termine ou d’un être cher qui perd la vie.   

«Mes séparations avant, je les vivais, mais j’allais me geler en arrière de ça, je ne les vivais pas à fond. Maintenant, je parle de mes émotions, je n’ai pas de filtre par rapport à tout ça», dit-il.