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Une Québécoise au pays des Innus (première partie)

Une expérience humaine, historique et philosophique qui a ajouté de nouvelles couleurs au regard que je porte désormais sur le Québec.

Une Québécoise au pays des Innus (première partie)
Photo Léolane Kemner

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Chers amis, en cette période estivale, j’aimerais vous proposer quelque chose de différent de ce que j’ai coutume de faire ici. Depuis les évènements de l’été dernier survenus autour de la polémique qu’a engendrée l’annulation de la pièce Kanata, j’ai l’impression qu’à peu près tout ce qui touche aux Premières Nations dans les médias relève de la tragédie ou du militantisme. Or, bien que je sois on ne peut plus sensible aux enjeux et aux réalités qui traversent les communautés autochtones, mon expérience et mes relations avec elles ont été, et sont encore à ce jour, très différentes de tout ce qu’on peut entendre. Une expérience humaine, historique et philosophique qui a été déterminante, qui m’a changé profondément et qui a surtout ajouté de nouvelles couleurs au regard que je porte désormais sur le Québec. C’est cette histoire que j’aimerais vous raconter aujourd’hui, mais comme une telle aventure ne pouvait tenir en un seul texte, j’ai décidé de la formater en un feuilleton à raison de deux billets par semaines qui seront mis en ligne les lundis et vendredis.  

Évidemment, je n’ai pas la prétention d’apporter un témoignage pouvant réécrire l’histoire à lui seul et ce n’est sincèrement pas le but. Ce témoignage, qui n’engage d'ailleurs que moi, est seulement un autre angle, un autre point de vue. J’ai eu envie de vous ouvrir l’intimité des réflexions qui ont jalonné ce chemin que j’ai un jour choisi de prendre, car quelque chose me dit que bien des questions que je me suis posé, ainsi que bien des états d'âme que j’ai traversés sont partagées par nombre d’entre nous. Et entre vous et moi, il me semblait passablement ridicule de rester dans mon coin avec tout ce que j’avais appris sur le terrain. Qui plus est, ce projet me donne également l’occasion de vous présenter l’écrivaine derrière la blogueuse, ce qui me fait particulièrement plaisir.   

Alors, laissez-moi maintenant vous emmener là où j'ai découvert tellement plus que ce que j’étais partie y chercher...  

  

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Montréal, été 2016,          

  

Je me souviendrai toujours du soir où j’ai pris conscience de la réelle existence des peuples des Premières Nations. La première fois qu’ils sont sortis de mes livres et du seul folklore. C’était un dimanche, devant Tout le monde en parle. Michelle Audette et Roméo Saganash y étaient invités. J’ai été profondément scandalisée par tout ce que j’ai appris durant cette entrevue. C’était en 2013. J’avais 23 ans. Je n’avais jamais entendu parler des pensionnats, des réserves et des problèmes de consommation et de violence qui y sévissent. Encore moins de toutes ces femmes disparues, violées et tuées ou de ces endroits, au Québec, où des gens n’ont même pas accès à l’eau potable (!). C’était aussi la toute première fois que j'entendais parler de la Loi sur les Indiens. Ça m’a fait un trou dans le ventre. Ce que j’étais en train d'apprendre était inconcevable, révoltant. Comment une telle chose se pouvait-elle ici, dans ce monde où tout me semblait si tranquille et sans histoire? Je me suis sentie tellement pleine de colère et de honte face aux miens, que mon esprit révolté a décidé d’accuser d’emblée, faute d’explication et de contextualisation historique. Au-delà de mon état, toutefois, ce qui m’est le plus resté de ce moment télévisuel, fut la dignité du regard de Mme Audette et de M. Saganash. Cette dignité m’a sérieusement secouée. Je n’allais en prendre conscience que quelques années plus tard, mais elle venait de changer ma vie.         

Michelle Audette et Roméo Saganash à Tout le monde en parle, en 2013
Photo courtoisie, Radio-Canada
Michelle Audette et Roméo Saganash à Tout le monde en parle, en 2013

Je suis née en 1990. Bien avant l’écriture, l’histoire est depuis toujours ma plus grande passion. Tout ce qui l’évoque de près ou de loin dans mon environnement me stimule, me fascine, me ravit et m’inspire. Malheureusement pour moi, on n’a commencé à me l’enseigner officiellement qu’en sixième année, avec une première mention de Cartier, de Champlain et des maisons longues qui, même si bien brève, avait néanmoins marqué de manière indélébile mon imaginaire d’enfant. Ma passion a par la suite continué de se développer à l’adolescence où j’excellais naturellement par amour de la matière. Mes œillères se sont graduellement ouvertes et des noms se sont ajoutés au fil du temps, mais en dehors des éternelles maisons longues, des scalps, du remède pour le scorbut et du fameux face à face d’Oka, rien de significatif ne m’avait été enseigné de plus sur les Premières Nations.           

En 2015, j’ai débuté une vaste et ambitieuse entreprise littéraire et philosophique sur notre histoire, que je revisite depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui. La recherche allait de bon train et était très joyeuse quand, tout à coup, j’ai été saisi de stupeur, figée au-dessus de mes cahiers. J’ai réalisé qu’à aucun moment, je n’avais pensé mon écriture de sorte à y inclure concrètement l’histoire des Premières Nations. En fait, en m’y arrêtant en toute honnêteté face à moi-même, je me suis rendu compte que ma conception de l’histoire du Québec ne les incluait tout simplement pas. Ce n’était pas par esprit de haine, de déni, de mépris; par racisme ou cruauté... mais vraisemblablement par ignorance. Ça donne un grand coup quand on prend conscience de ça, car on ne se croit jamais ignorant. Et pourquoi l’étais-je? Simplement parce qu’on ne m’avait jamais enseigné ces choses, que je n’y avais jamais été exposé, alors que, pourtant, j’ai eu de bons professeurs. Oui, quelque part, j’étais au fait de leur existence, mais je me suis rendu compte que je les voyais un peu à la manière d’un décor de western spaghetti. Interlocuteurs des premiers colons au mieux, autrement figurants à plume dans l’histoire française en terre américaine, mais sans plus.           

Jacques Cartier rencontre les Indiens à Stadaconé, 1535, par Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté (1907)
Image courtoisie
Jacques Cartier rencontre les Indiens à Stadaconé, 1535, par Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté (1907)

C’est là que j’ai repensé à la dignité, à la puissante dignité, que j’avais vue dans les yeux de Mme Audette et de M. Saganash, deux ans plus tôt. Je me suis demandé pourquoi, malgré ce que m’avait appris cette entrevue, je n’avais pas naturellement intégré ces gens dans ma conception de l’histoire? J’ai ensuite réalisé que pour mon esprit d’alors, les Amérindiens d’antan et les Autochtones d’aujourd’hui étaient deux concepts complètement différents. Je n’y avais jamais réfléchi, ça s’était juste inscrit comme ça dans ma compréhension des choses. Un peu comme nous qui nous disons Québécois, mais qui grandissons toujours de moins en moins avec la conscience que nous sommes d’abord traditionnellement des Canadiens français, faisant que pour nous, aujourd’hui, les dits Canadiens français sont devenus des ancêtres étrangers à ce que nous sommes devenus. Je me suis dit que c’était là qu’il fallait chercher : dans cet espace prétendument vide qui crée la distance, mais qui n’a logiquement pas lieu d’être.             

Avant d’aller plus loin, il me faut dire que je ne partage absolument pas l'idéologie du «white guilt», parce que c’est invariablement injuste humainement et historiquement parlant, que ça ne tient jamais compte de tout et parce qu’à ma connaissance, on n’a jamais pu construire quoi que ce soit d'équitable sur la culpabilité. Mon esprit m’a plutôt dit que si je voulais contribuer à mettre un frein à cet incroyable non-sens, que ce n’était pas en m’autoflagellant et en allant brailler pardon sur la place publique que j’allais m'avérer utile, mais en ouvrant mon esprit et en me préparant à accueillir des histoires insoupçonnées et essentielles qu’il me faudrait ensuite apprendre à marier à tout ce qu’on m’avait enseigné. Je sentais que c’était le prérequis si j’escomptais atteindre une compréhension plus grande et plus tridimensionnelle de notre passé, hors des seuls portraits qu’on m’en avait dressés jusqu’ici. Il ne s’agissait pas non plus d’invalider avec dégoût tout ce qu’on m’avait appris, mais de simplement partir du principe que ce n’était qu’un angle, qu’une facette parmi beaucoup d’autres, tout aussi importantes, et que je n’avais pas à souffrir dans mon égo de chercheur de prendre conscience que je ne savais finalement rien, car ça voulait nécessairement dire que je pouvais maintenant tout apprendre. Ce qui, pour moi, représente le comble de l’excitation.           

Ensuite, c’est comme si j’avais mentalement renversé mon bureau de travail cul par-dessus tête pour tout reprendre depuis le début. Des livres sur les «Indiens d’Amérique», j’en ai mangés et j’adorais tout ce que je découvrais... jusqu’à ce que je prenne conscience que quelque chose d’autre clochait: tout ce que je lisais avait été écrit par des auteurs anglais, québécois ou européens. Je ne me suis pas dit qu’à cause de leur nationalité, leur travail devenait de facto illégitime, de mauvaise qualité ou sans intégrité, loin de là, mais je me suis figuré un instant un chercheur espagnol, par exemple, qui voudrait écrire un ouvrage sur les Québécois en ne se basant que sur des sources anglaises ou européennes et sans jamais venir voir sur le terrain. Sans jamais se mouiller lui-même pour embrasser et comprendre de l'intérieur ce diapason étranger au sien. Ce n’est pas qu’il n’apprendrait pas nos grands faits sociaux, culturels et historiques, mais il ne pourrait pas toucher l’essence véritable du peuple québécois de cette façon, car sa manière d’étudier son sujet l’aura d’abord confiné au statut d’observateur lointain. Et moi, en tant que Québécoise qui lirait son livre par la suite, je me retrouverais nécessairement devant un pastiche très probablement caricatural, même si assurément bien intentionné, plein de bonne volonté et de rigueur. Je me suis demandé comment je me sentirais et surtout ce que je pouvais faire pour éviter de tomber dans le piège moi-même. La réponse s’est soufflée d’elle-même: va à leur rencontre. Prodigieuse idée, bien sûr, mais maintenant comment? Par quel moyen? Par où commencer? Je ne connaissais personne.          

Par la ensuite, je suis tombée sur un documentaire intitulé le 8e feu qui exposait les réalités autochtones à travers le Canada. Son animateur, un Huron-Wendat nommé Charles Bender, m’a été sympathique d’emblée et j’ai décidé de le contacter via les réseaux sociaux, afin d’avoir des informations sur le meilleur moyen de rencontrer les gens des Premières Nations. Après lui avoir partagé les grandes lignes de mon projet d’écriture, il m’a dit que le meilleur moment, celui où les communautés sont le plus ouvertes et disposées à accueillir les étrangers, était pendant les pow-wow. Je me souviens de la première chose que j’ai pensé: d’accord, mais c’est quoi exactement, un pow-wow? J’avais certes vaguement entendu le terme lors de la polémique qu’il y avait eu autour de l’émission de Claudine Prévost et de Pierre Lapointe, mais pas davantage.          

Quand on cherche sur Google, la première définition qu’on trouve nous apprend que c’est un rassemblement de Nord-Amérindiens qui, traditionnellement, célébrait ainsi un événement religieux ou des exploits guerriers. Aujourd’hui, il existe un véritable circuit des pow-wow à travers le pays, qui sont devenus des manifestations festives et une occasion pour les Amérindiens de faire vivre leur héritage culturel. Le pow-wow est désormais surtout vu et considéré comme une fête de la rencontre et un moment privilégié pour chacun de se rapprocher du noyau et d’échanger en famille et entre amis. Ça me semblait très chouette tout ça, mais nous étions déjà très avancés dans l’été et le seul dont les dates pouvaient encore concorder avec mes obligations allait se tenir sur la Côte-Nord, dans un endroit nommé Pessamit (ou Betsiamites). Puisque je ne conduis pas, j’ai questionné Charles à savoir s’il existait un bus ou du covoiturage pour s’y rendre. Comme il animait pratiquement tous les pow-wow cette année-là, il m’a proposé d’embarquer avec lui, mais il m’a bien avertie, au demeurant, qu’il ne serait pas ma gardienne. Je pouvais évidemment compter sur lui pour faire les présentations et me dénicher un endroit où dormir, mais une fois sur place, j’allais devoir me débrouiller par moi-même.           

Me voilà maintenant chez moi, à la veille de mon départ. Charles passera me prendre demain matin. J’anticipe énormément ce voyage, ce que je vais vivre, apprendre et découvrir. Pour tout dire, je suis aussi nerveuse qu'à une veille de rentrée scolaire. C’est de ces instants où, même si on ne sait pas ce qui nous attend, tous nos sens nous assurent qu’on s’apprête à écrire un chapitre important de notre vie au détour duquel on sera appelé à changer. À grandir. Je termine mes bagages et je sens mon cœur battre comme il me pousse vers la Côte-Nord: très fort...          

À suivre...