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La littérature, ostie!

Per diem en Afrique...

La littérature, ostie!

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Ça ne va pas super bien au niveau du Bénin. Ce petit pays d’Afrique est déconseillé aux touristes et sans doute aussi au Salon du livre de Québec qui y a mené durant de nombreuses années des missions aussi discrètes que mystérieuses...  

Affaires mondiales Canada, le truc des ampoulés fédéraux, conclut simplement «Vous ne devriez pas voyager dans ce pays».  

Pourtant, le Bénin, qui portait jadis si bien son nom, c‘était le rêve éveillé de Philippe Sauvageau, 79 ans, éternel fonctionnaire et ex pédégé du Salon du livre de Québec.       

On l’a mis dehors, comme ça, au beau milieu du mois de juillet, dans le dos du contribuable moyen qui n’en a que pour sa piscine, son propane et son climatiseur.      

Le sieur de Sauvageau, dégarni et distingué, était pourtant animé d’un empressement loin d’être bénin pour la «littérature ostie!», ainsi qu’il l’avait dit poliment à notre Bureau d’enquête.      

Il y allait donc souvent au Bénin. Un vrai diplomate, et parfois avec l’adjectif sinon la valise parlementaire, oui môssieur!       

Il allait au Bénin, année après année, pour que le Bénin vienne à Québec à son petit salon littéraire. Il cherchait la Sagouine, la perle rare, l'agathe, la garnotte...      

La littérature, ostie!
Photo Jean-François Desgagnés

Quel étrange défi, n’est-ce pas? Surtout qu'on en ignorait tout, et qu'on ne sait toujours pas ce qui se passait là-bas.      

On pense plus souvent à Djibouti ou à la Moldavie, mais bon, on ne peut empêcher un fonctionnaire d’aimer le Bénin...      

À sa descente d’avion, les oreilles aérées par les alizés, décollées par le sirocco, on l’imagine james-bondifiant: «Mon nom est Sauvageau, ostie! Phil Sauvageau!»   

Derrière le cri des hyènes, le galop des girafes et le rugissement des lions, on entendait sans doute les domestiques accourant, les tables dressées en vitesse, les verres astiqués encore une fois pour l’ami intermittent de l’Afrique littéraire...       

Mais, et c’est très bizarre, depuis qu’on sait qu’il y allait souvent au Bénin, l’ancien bibliothécaire n’y va plus. Le Salon du livre non plus.      

Et personne n’ira sans doute plus jamais vu que les notes de frais sont maintenant sans adresse.       

Chez les fonctionnaires de la Culture, la découverte de ces périples béninois avait provoqué l’alerte générale. Pearl Harbour au manoir de la Grande-Allée. Nagasaki à la SODEC. Mille textos au sanatorium du Trésor...      

Fouilles désespérées dans les petits papiers, les remboursements, les reçus de caisse et les abonnements à Jeune Afrique. On a pensé une seconde convoquer le vaudou... Et la Commission de toponymie.      

Ceux qui ronflaient ont fait des cauchemars diurnes en se demandant si le Fantastique Bureau d’Interrogation, le FBI de Québecor, ne tombera pas aussi sur les factures des habitués du Petit Extra...      

Notre FBI est apparemment plus perspicace que le Contrôleur des finances, les estampilleurs de la SODEC et les intendants du Salon du livre... qui n'avaient rien su de quelque abus...     

C’est loin, le Bénin, et forcément, ça doit laisser des traces, sans doute jusqu’au Fonds consolidé. Ce n’est pas comme entretenir son cholestérol au Louis-Hébert, le casse-croûte des bureaucrates où Gerry Sklavounos a laissé d’inaltérables souvenirs, hormis les draps.       

Pour aller au Bénin, il faut traverser l’Atlantique et la Méditerranée, passer par de vraies villes, Toronto, Paris ou Casablanca, courir dans de vrais aéroports internationaux, et aboutir en sueur devant un taxi en soupirant: «Allez mon brave! Conduisez-moi au grand vizir!»  

La littérature, ostie!
Photo AFP

Étrangement, depuis que la passion de notre missionnaire est connue de tous, eh bien, ça va mal au Bénin. On ne rit plus, mais plus du tout. On meurt, on disparaît, on agonise, surtout parmi les pékins du régime et les galonnés en treillis de combat.      

Les Béninois n’ont plus droit au bonheur de manger paisiblement avec l’ex-pédégé. Il y a des morts, des étripés et des introuvables partout. Ce n’est vraiment pas le moment d’aller faire causette au club de lecture de Cotonou.      

Cela dit, l’ONU devrait réfléchir à une opération spéciale pour ramener l’harmonie. Un homme pourrait imposer le calme, restaurer la joie de vivre. Comme Tarzan, et en un seul cri: «La littérature ostie!»   

On n’a pas besoin de le nommer, ce diplomate en bermudas. Au niveau du Bénin, on se souviendra peut-être de lui...       

Mais simplifions le tout, puisqu’il le faut...   

Alors voici, un monsieur, pur produit de la fonction publique, devenu un jour président-directeur général du Salon du livre de Québec, une institution locale au prestige local, mais qui n’empêche pas l’enflure de l'ego.    

Ce type, donc, décide de son propre chef de promouvoir le livre en Afrique. Dans un petit pays dont personne ne parle, le Bénin. Ce qui est d’emblée plutôt étrange.    

Il fait ça en douce, sans que ça se sache, jusqu’à ce que quelqu’un parle de ses voyages et de ses dépenses et que ça finisse dans le journal.    

Quand on lui posa des questions sur la pertinence de ses fréquents voyages au Bénin, le monsieur, peu habitué à rendre des comptes, grimpa sur ses grands chevaux et répondit: «Pour la littérature, la diffusion du livre, ostie!»

Il y était donc allé plusieurs fois au Bénin, profitant du traitement quasi royal que s’octroient les coqs-en-pâte de la fonction publique qui se croient porteurs d’une mission divine. Il payait la traite, a-t-il admis, «comme SNC-Lavalin en Lybie»...    

Les responsables des budgets culturels, qui dormaient profondément, ont brusquement été alertés; la ministre Nathalie Roy ne voulût pas passer pour une tarte, il y eut enquête et le monsieur, Philippe Sauvageau, ex-bibliothécaire à l’Assemblée nationale, ex d’un tas de choses, fut foutu à la porte du Salon du livre où il était niché depuis vingt ans.    

Par chance, ça se passe en juillet alors que tout le monde a la tête à autre chose. Mais sait-on jamais, les drapeaux sont peut-être en berne au Bénin...    

Que l’on me pardonne les élucubrations du vocabulaire, mais cette histoire me semblait trop drôle pour la raconter banalement, sans le cri des lions, des hyènes et des domestiques...