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Une Québécoise au pays des Innus (deuxième partie)

Une ouverture d'esprit qui n'a, effectivement, rien à voir avec une fracture du crâne.

Une Québécoise au pays des Innus (deuxième partie)

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Entre Montréal et Pessamit, été 2016

Environ sept heures de route nous séparaient, Charles et moi, de notre destination, avec une escale à Tadoussac, où je n’étais jamais allée non plus. Il m’a informé qu’il fallait absolument arriver avant 19 h, parce qu’il voulait prendre part à la sweat lodge. Il m’a alors appris qu’une sweat lodge, autrement dit une loge de sudation, était un rassemblement sous un dôme fermé nommé meteshan (et qui se prononce sans le s) au centre duquel on plaçait des pierres de mer chauffées à blanc qu’on arrosait ensuite pour que le dôme se remplisse de vapeur. 

— Comme dans un sauna? lui demandais-je, le plus candidement du monde. 

Il m’a alors regardé avec une curieuse malice dans le regard.

— C’est même pas proche d’être comme dans un sauna. 

Pour moi qui ne suis pas une amatrice et qui préfère de très loin les grands froids aux chaleurs aliénantes, j’avais l’impression que Charles m’annonçait que j’allais vivre mon baptême du feu direct dans le noyau de la Terre. J’ai alors senti l’appréhension monter d’un cran. Tout était tellement nouveau et dépaysant... C’est une drôle de sensation qu’on s’attend normalement à éprouver en visitant un pays étranger. Pourtant, je n’étais nulle part ailleurs qu’au Québec et en sillonnant à travers un décor désarmant de splendeur, accotée sur le bord de ma fenêtre baissée, j’ai dû me rendre à l’évidence que je ne connaissais pas du tout le pays dans lequel j’étais venue au monde. Je me sentais littéralement comme un nouveau-né pour qui tout est inédit et qui est à la merci de toutes les découvertes.

Si je n’étais pas plus partisane du white guilt à l’époque que je ne le suis aujourd’hui, et malgré le fait que la question de l'appropriation culturelle n’était pas aussi discutée qu’elle l’est en ce moment, j’avais tout à fait conscience de la couleur de ma peau et de ce que je l’imaginais représenter. Pas par honte ou culpabilité, du tout, mais parce qu’au vu de ce que j’avais appris par le biais du témoignage de Michelle Audet et de Roméo Saganash, je me disais que si j’étais à leur place, je serais peut-être moyennement chaude à l’idée de voir une Blanche débarquer pour assister à nos rites et danses sacrées. Mais tu n’es pas à leur place, que me je me suis dis, alors arrête de penser savoir et vas-y, tu verras bien! 

À vrai dire, la seule chose que je savais, c’était qu’il ne fallait pas que j’y aille en touriste. Que sinon, même en étant sur place, j’allais rester un observateur lointain et que, tant qu’à faire, j’étais aussi bien de retourner à mes livres. Mais comment me présenter? Comment regarder? Comment poser mes questions? Comment tout? J’avais tellement peur de rater mon coup, de passer à côté ou de manquer de respect d’une manière que je n’aurais pas su anticiper, par malheureux décalage de mœurs et coutumes. Sur le chemin, j’ai découvert chez Charles un homme, un comédien, très ouvert, pédagogue même, et surtout bien aux faits de l’histoire des différentes nations et cultures autochtones. C’était très stimulant, car il en parlait avec passion, et avoir eu autant de temps pour discuter avec lui m’a rassuré, car j’ai pu poser toutes mes questions préliminaires qui allaient m’aider à me faire une tête de départ et à ne pas dire ou faire de bêtises, par inadvertance, une fois sur place. 

Nous sommes finalement arrivés et j’ai vu pour la première fois cette myriade de petites maisons très semblables les unes aux autres appelée Pessamit. Je n’étais jamais venue dans une réserve et ça ne correspondait pas à l’idée que je m’en étais fait. Dans mon imaginaire, une réserve devait nécessairement être profondément misérable, mais ce n’était pas ce que j’étais en train d’observer. Il y avait des enfants qui s’amusaient un peu partout, des banderoles accrochées dans les rues et presque à chaque maison. Quelques jours après le pow-wow allait se tenir la fête des Innus, m’apprit Charles. Des chiens couraient librement dans les rues. J’entendais les rires et les aboiements. Nous sommes passés devant l’attirant cimetière touffu d’herbes hautes et de fleurs. L’air frais du fleuve qui s’engouffrait dans la voiture acheva de me faire oublier l’odeur du smog et de me faire lourdement fermer les yeux de plaisir en respirant à pleins poumons.

Une Québécoise au pays des Innus (deuxième partie)
Pessamit Photo courtoisie

Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais, honnêtement. Probablement à ressentir de la peine, un sentiment de désolation, de révolte ou peut-être même cette fameuse honte des miens que j’avais éprouvé des années plus tôt, quand j’avais appris l’existence des réserves. Pourtant, j’étais bien, incontestablement paisible. J’étais traversée par un calme qui laissa toute sa liberté à ma curiosité et à mon envie d’apprendre. Charles m’a alors dit que Pessamit, sans dire que l’endroit n’avait pas ses problèmes, était une belle réserve qui avait su prospérer, mais qu’à d’autres endroits, c’était une autre paire de manches. Toutefois, un détail me sembla très curieux. Devant nombre de maisons, ou à leurs fenêtres, il y avait des statues de la Vierge ou d’autres représentations religieuses. J’ai froncé les sourcils. Bizarre.

Nous sommes débarqués sur le site où le pow-wow allait se tenir le lendemain et Charles me présenta aux deux principales organisatrices, Anita Rock et Nelly Pekane Washish. Quand je suis venue pour tendre la main à cette dernière, elle s’est avancée et m’a soudainement serré très fort contre elle, au point où mes talons ont légèrement levé de terre. Ça m’a touché, mais je vous avoue que, sur le coup, je suis restée un peu bête. Je n’avais pas l’habitude des contacts si proches avec des inconnus.

— J’adore vos costumes, lui dis-je, fascinée par ce qu’elle portait.

— C’est pas des costumes, on n’est pas l’Halloween. 

Oups. Nelly sourit d’indulgence, avant de poursuivre:

— Ce sont des habits traditionnels. Ça s’appelle des régalias. Il y en a différentes sortes, tu vas les voir en fin de semaine.

Elle s’est alors mise à me raconter le parcours de la création du sien, ce que les couleurs et symboles signifiaient et j’ai vu l’émotion rapidement perler dans ses yeux, me faisant comprendre dans la foulée combien l’histoire du moine faisait tout son habit. Nous les avons quittés pour ensuite nous approcher du meteshan qu’on finissait de construire. C’est là que j’ai rencontré André Papatie, celui qui allait officier la loge, un homme gentil et timide, dont j’allais grandement apprécier la présence plus tard dans la soirée et tout au long de la fin de semaine.

Nous sommes partis nous préparer, car l’heure avançait. Je n’allais pas passer la nuit au même endroit que Charles, faute de place, qui avait fait des démarches pour que je sois logée chez Linda Rock, la cousine d’Anita, qui était la responsable de la DPJ sur le territoire. Nous sommes arrivés dans sa charmante maison où elle m’a emmené dans une grande chambre au sous-sol pour que je puisse y déposer mes bagages. Ça sentait bon, la véritable propreté avec un lointain relent de conifère. Je me suis sentie bien. Linda m’a demandé si j’avais de quoi m’habiller pour la loge. Je ne savais pas trop ce qu’il fallait porter, alors j’ai dit non. Elle m’a alors emmené dans sa chambre et sortit de sa penderie une longue jupe brune brodée d’un ruban rouge au bas, ainsi qu’une camisole blanche. Elle m'a dit ensuite : 

— T’es pas dans tes lunes? 

Devant mon regard interloqué, elle ajouta : 

— Tes règles. Parce qu’il faut pas faire de loge dans ce temps-là.

Ah! Mes lunes, dans le sens de menstruations. Je n’avais jamais entendu l’expression. Après lui avoir dit non, elle termina ses directives :

— Bon, tu enlèves ton soutien-gorge, tu détaches tes cheveux et tu t’assois pas en indien dans la loge parce que ton vagin n’a pas besoin d’être purifié, il l’est déjà.

Je me souviens avoir dévisagé Linda, cette si charmante dame à la franchise langagière désarmante. Je ne sais pas si c’est la simplicité de ses paroles ou leur gros bon sens éclatant, mais elles ont profondément touché mon cœur de femme issue d’une culture lointaine qui a depuis toujours considéré son sexe comme tout sauf pur. Elle m’a ensuite laissée pour que je puisse me changer.

En remontant à l’étage qui menait au salon, où Linda et Charles discutaient, je n’ai pu m’empêcher de repenser à toutes ces statues et ces crucifix que j’avais vus un peu partout, et que j’avais également croisés tout du long en remontant l’escalier. J’étais très perplexe, parce que selon ce que je savais, les enfants autochtones avaient subi des horreurs inimaginables aux mains du clergé, faisant que je ne comprenais pas pourquoi j’en observais une représentation aussi substantielle dans la communauté. Une fois en haut, je me suis assise à côté de Linda qui, entre-temps, avait déniché son dictionnaire français-innu qu’elle voulait me montrer. Après l’avoir feuilleté avec grand intérêt, je lui ai posé la question. 

Elle m’a alors raconté qu’il y avait deux raisons. La première est que, très tôt, les Premières Nations avaient bien saisi que, dans le fond, ce Dieu auquel les missionnaires cherchaient tant à les convertir, n’était autre que le Grand Esprit appelé autrement. Elle m’a dit que leur esprit de concorde n’avait pas opposé une grande résistance, parce qu’ils avaient rapidement compris que, ultimement, il priait la même Chose et, avec le temps, ils s’étaient attachés à aux figures chrétiennes. J’ai souri devant la grande intelligence et la puissante maturité de la réflexion, mais j’ai renchéri parce qu’avec toutes les histoires d’abus et de pensionnats, esprit de concorde ou non, je ne comprenais toujours pas. Linda m’a alors dit que Jésus avait été le plus grand protecteur des enfants des écoles résidentielles, car il n’y avait que dans la chapelle qu’ils pouvaient se mettre à l’abri de ces frères qui y observaient encore certains scrupules. Un long frisson de colère me longea l’échine.

Il était maintenant l’heure de partir à la loge. En sortant, Charles me fit l’un des plus beaux compliments qu’il m’a été donné de recevoir. Il m’a dit : « tu sais poser tes questions avec respect et surtout, tu écoutes les réponses ». Ça m’a touché plus que je ne saurais le dire, en plus de me conforter dans mon approche. J’ai décidé d’aller à la loge avec l’humilité d’un écolier, car cette ouverture d’esprit, que je sentais absolument nécessaire à ma compréhension de se que je m’apprêtais à vivre, était ce qui allait au demeurant faire, je le sentais, la preuve de ma bonne foi et de ma sincérité. Il ne fallait pas que je me laisse penser que c’était bizarre ou trop intense par réflexe devant l’inconnu, si je voulais véritablement embrasser le moment et toutes les leçons que je le soupçonnais déjà de recéler. 

Une Québécoise au pays des Innus (deuxième partie)
Un meteshan, Photo: Usheki Rousselot

Sur place, il y avait environ une vingtaine de personnes. Les femmes étaient vêtues comme moi et les hommes étaient en bedaine et en culottes courtes, et portaient tous un bandeau rouge noué autour du front. J’étais la seule non autochtone. Nous avons alors encerclé André qui tenait un coquillage dans lequel brûlait de la sauge. Avec un éventail fait de plumes d’aigle, il envoyait la fumée sur chaque personne présente, qui la dirigeait ensuite vers ses yeux, ses oreilles et sa bouche pour les purifier. J’étais un peu gênée d’imiter leurs gestes, parce que je ne comprenais pas le sens profond de ce que j’étais en train de faire. Il y avait une jeune fille près de moi qui me souriait. Nous sommes ensuite entrés un à un à l’intérieur. Il fallait faire le tour du meteshan à quatre pattes avant de s’asseoir sur le confortable tapis de branches de sapin, les femmes d’un côté et les hommes de l’autre. Une saine ségrégation faisant honneur à la dualité naturelle et complémentaire des sexes masculin et féminin. On me fit entrer en dernier pour que je prenne place à côté de l’entrée, au cas où j’éprouverais un malaise.

Je ne vous raconterai pas ce qui s’est passé ensuite, parce qu’on ne raconte pas ce qui se passe dans un meteshan. C’est quelque chose de profondément intime, d’abord avec soi-même, mais aussi avec ceux qui partagent la loge avec nous, et qui nous plonge dans une belle, mais très grande vulnérabilité. Je vous confierai cependant que la belle jeune fille qui me souriait plus tôt et qui s’appelait Kassandra, s’est appliquée à gentiment veiller sur moi tout le long, à m’offrir de l’eau ou des petits trucs pour ne pas avoir l’impression d’étouffer. Elle avait treize ans et c’était sa première fois, elle aussi. Un lien très fort, comme si je venais de rencontrer une petite sœur, s’est immédiatement tissé entre nous. Quand j’en suis sortie, après trois heures qui m’ont curieusement semblé n’en durer qu’une, André m'a regardé en riant et en m’appelant la « little white warrior », avant de me serrer dans ses bras. 

Je me sentais sonnée, humble, exaltée, honorée, reconnaissante et d’une propreté intérieure et extérieure absolue. Pour vrai, je crois que j’ai transpiré même des dents. La sueur d’une sweat lodge n’a rien à voir avec la sueur ordinaire. Elle n’est ni collante, odorante ou dégoûtante et pourtant, on est plus trempés qu’au sortir d’une douche. On ne peut pas savoir ce que c’est avant de le vivre, car rien ne s’y compare. Par ailleurs, la première règle qu’on nous donne quand on sort de là, c’est de ne pas prendre de douche le soir même, car « il faut laisser agir la médecine ». De toute façon, on ne se sent pas sale. Nous étions dans le vent frais de la Côte Nord, sous des étoiles qu'on ne voit jamais en ville, autour du feu sacré. Charles m’a alors tendu un gros sac de raisins et un grand casseau de fraises pour que je me promène parmi les gens pour en offrir. C’est la tradition de manger des fruits frais après une loge, de les partager surtout, et je vous assure que jamais je ne les ai mieux goûtés et appréciés que ce soir-là. Surtout, j’éprouvais un véritable plaisir à passer comme ça parmi les gens, échanger des mots et des rires, les joues pleines de fruits.

Cette expérience unificatrice était en train de parler à une part de moi que je ne connaissais pas, mais qui était beaucoup plus importante que je ne l’aurais soupçonné. J’ai senti sur moi leur fierté de m’avoir vu traverser le rituel avec succès. Ce n’était pas un test, si je m’étais senti mal, on m’aurait fait sortir et je n’aurais pas été chassé, bien entendu, mais c’était comme si j’avais fait la preuve de ma résistance, de ma force et de ma sincérité, trois valeurs que j’allais découvrir fondamentales chez eux. Mais plus que toute autre chose, je sentais que j’avais mis le bon pied sur le bon chemin pour m’approcher un peu plus près. 

Une Québécoise au pays des Innus (deuxième partie)
Photo courtoisie

Nous avons quitté le groupe, Charles et moi. Il se faisait tard et en plus de la loge, nous avions la route dans le corps. Sauf qu’il m’avait parlé de la croix de chemin, apparemment splendide, qui trônait sur le bord du fleuve et qu’il voulait me montrer, avant d’aller me déposer chez Linda. Mes émotions étaient pêle-mêle. J’étais fatiguée, énergisée, troublée, détendue, transportée et bien d’autres choses encore. Quand nous sommes arrivés au pied de la grande croix en fer magnifiquement forgé, fleurie et illuminée, j’ai éclaté en sanglots. Des sanglots très profonds. Charles, silencieux, a alors posé une main pleine de sollicitude sur mon épaule, car je crois qu’il comprenait ce qui m’arrivait : une ouverture d'esprit qui n'avait, effectivement, rien à voir avec une fracture du crâne...

À suivre...