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Le cadeau de Justin Trudeau

Pierre-Elliott Levasseur, président de La Presse
Photo d’archives, Simon Clark Pierre-Elliott Levasseur, président de La Presse

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Et voilà, le ratage est complet.

Lorsque le gouvernement Trudeau a annoncé son intention de soutenir la presse écrite, certains ont sourcillé devant une des mesures proposées, soit la possibilité pour les OBNL de remettre des reçus fiscaux en échange de dons.

J’écrivais alors que l’intervention semblait « taillée sur mesure pour La Presse, une entreprise traditionnellement proche des libéraux fédéraux. Pour que cette intervention soit légitime, on devra s’assurer que d’autres journaux puissent s’en prévaloir ».

Cela avait généré des réactions courroucées d’artisans de La Presse. Évidemment, me disait-on, que Le Devoir et d’autres organismes de presse soutenus par des OBNL auraient accès à la même mesure.

Surprise !

Eh bien, qu’a-t-on appris, jeudi, lorsque le Groupe d’experts sur le journalisme et la presse écrite a remis son rapport ? Le comité créé pour conseiller le gouvernement dans la mise en œuvre de cette politique relève que la loi est rédigée de manière à ce que seule La Presse puisse en bénéficier.

Quelle surprise...

Éditeur du Winnipeg Free Press, le président du Groupe d’experts Bob Cox s’en est étonné : « On s’est fait dire très clairement par les fonctionnaires que seuls les organismes à but non lucratif qui produisent de l’information pourront se qualifier. [...] La Presse est le seul grand journal qui se qualifierait. »

Bref, Le Devoir n’y aura pas accès, puisqu’il n’est pas un OBNL, mais qu’il est plutôt soutenu par l’OBNL Les amis du Devoir, qui ne produit pas lui-même du contenu journalistique. À noter que les journaux de Québecor, entreprises à but lucratif, ne bénéficieront pas de cette mesure, ce qu’ils ne réclament pas de toute façon.

Le directeur du Devoir, Brian Myles, qui avait pourtant fait une mise en garde à ce sujet lors de la présentation de la politique, a été prolixe : « Tant mieux si La Presse peut avoir un pied dans la philanthropie, on ne peut pas leur en vouloir. Mais j’en ai contre le gouvernement qui a accouché d’un système qui nous écarte. C’est contraire à toutes les assurances que l’on avait eues. Ça favorise un seul média, et ça exclut tous les autres ».

Appelé à réagir à la demande du Groupe d’experts d’étendre cette aide à toutes les entreprises de presse soutenues par un OBNL, le porte-parole du ministre du Patrimoine Pablo Rodriguez s’est montré peu pressé. « Le panel nous demande d’avancer rapidement pour appuyer le journalisme. C’est ce qu’on va faire. Cette recommandation à plus long terme demande un nouveau projet de loi, alors on va prendre le temps de l’analyser. » Bref, ça attendra après les élections. Qui sont loin d’être gagnées pour les libéraux fédéraux.

Proximité

C’est donc confirmé, les libéraux fédéraux ont concocté un petit cadeau exclusif à La Presse. Une entreprise dont les artisans n’aiment pas qu’on rappelle la proximité de sa direction avec le PLC.

Hélas !, quand on voit de telles décisions politiques, on ne peut faire abstraction du fait que La Presse, toujours fédéraliste, ait appartenu pendant plusieurs décennies à la famille Desmarais, dont on connaît les inclinaisons politiques ; que Pierre-Elliott Levasseur, son président, admette en riant avoir été prénommé en l’honneur d’un ancien premier ministre et qu’il soit parent des Chrétien-Desmarais ; et, pas si accessoirement, que La Presse appuie docilement le PLC à chaque élection fédérale.

Ça fait une belle jambe aux journalistes de la salle de rédaction de La Presse, qui font leur travail honnêtement. Malheureusement, ils ne peuvent blâmer que leurs patrons et Justin Trudeau, qui croyait sans doute leur faire plaisir.

Parce qu’en voyant son gouvernement récompenser ainsi La Presse parmi tous les grands quotidiens d’un océan à l’autre, en passant tant devant Le Devoir que le Globe and Mail, comment l’expliquer autrement que par le favoritisme ?

Le nerf de la guerre

À moins qu’il ne s’agisse d’incompétence, ce qui ne serait pas si étonnant quand on regarde comment les deux ministres du Patrimoine qu’a nommés Justin Trudeau ont géré le dossier Netflix. Avec Mélanie Joly et maintenant Pablo Rodriguez, le premier ministre n’a pas eu la main heureuse.

Parce qu’à la fin, le nerf de la guerre reste là. Les médias écrits canadiens ne perdent pas des lecteurs, ils en gagnent. Ils font toutefois moins d’argent parce que ce sont les annonceurs, dont le gouvernement du Canada, qui sont partis ailleurs, comme chez les GAFAM, qui n’ont pas l’obligation de percevoir de taxes sur le dollar publicitaire.

Que Justin Trudeau cesse de finasser et de faire des cadeaux à ses amis. Le seul moyen de soutenir les médias écrits, c’est de leur permettre de jouer à armes égales avec Google et Facebook.