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Moult précautions pour un squelette!

Deux conservateurs du Musée d'histoire naturelle de Londres
Photo courtoisie Deux conservateurs venus du Musée d’histoire naturelle de Londres ont passé une journée complète pour assembler le squelette du tigre à dents de sabre, âgé de 12 000 ans, débarqué à Québec en pièces détachées.

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Conserver entre ses murs une cinquantaine d’espèces vivantes venimeuses ou des squelettes d’animaux disparus âgés de quelques millions d’années demande des précautions « jamais vues » au Musée de la civilisation (MCQ). L’institution muséale de Québec a dû relever de nombreux défis pour pouvoir accueillir ses deux expositions estivales consacrées à l’évolution des sciences naturelles.

Deux conservateurs du Musée d'histoire naturelle de Londres
Photo Stevens LeBlanc

L’exposition Curiosités du monde naturel accueille quelques-uns des 80 millions de trésors du Musée d’histoire naturelle de Londres, l’un des plus anciens et prestigieux du globe.

On y trouve plusieurs espèces disparues, dont le squelette d’un tigre à dents de sabre, un moa, une griffe de dinosaure qui date de 120 millions d’années, ainsi qu’une page manuscrite de L’origine des espèces de Charles Darwin, dont les travaux sont le point de départ de l’exposition.

Le musée de Londres n’a pas prêté ses « trésors exceptionnels » sans imposer « des conditions très, très strictes », précise la conservatrice Sylvie Toupin, lors d’une visite privilégiée du Journal dans les coulisses des expositions.

Des règles

Par exemple, à l’intérieur des vitrines étanches conçues sur mesure pour chacun des artefacts, se trouve un détecteur qui mesure la température, le taux d’humidité et l’intensité de l’éclairage. Ce détecteur envoie les données précises en temps réel, via satellite, à Londres.

De cette façon, les conservateurs britanniques peuvent savoir si les conditions dans les vitrines scellées de Québec sont adéquates à toute heure du jour ou de la nuit, et informer le musée si quelque chose cloche.

« C’est la première fois qu’on fait ça, soulève Sylvie Toupin. Mais c’est un défi qu’on était prêt à relever pour donner la chance aux gens de pouvoir admirer ces espèces. »

Le détecteur à l’intérieur des vitrines était un « compromis esthétique » à faire, selon Mme Toupin. « On le voit parfois avant l’objet. Mais le conservateur voulait voir les données, puisque c’est trop important. »

Pour assurer la pérennité d’une griffe d’un dinosaure qui a vécu il y a 120 millions d’années, il faut la garder à un taux d’humidité et une température extrêmement précis.
Photo Stevens LeBlanc
Pour assurer la pérennité d’une griffe d’un dinosaure qui a vécu il y a 120 millions d’années, il faut la garder à un taux d’humidité et une température extrêmement précis.

Le musée de Londres est exigeant sur des détails, comme un taux d’humidité qui varie entre 45 % et 50 %, un éclairage spécifique et une température à 21 degrés Celsius, parce que ces trois facteurs affectent la détérioration des matières organiques, comme le poil, la peau et les plumes.

« Mais leurs efforts portent fruit, souligne Mme Toupin. Les objets du musée, qui est ouvert depuis 1881, sont en excellent état de conservation. »

Sept semaines de montage

Au total, il a fallu sept semaines pour monter l’exposition. Le MCQ a dû faire fabriquer de nombreuses vitrines à atmosphère contrôlée, sur mesure, par une compagnie de Québec, pour abriter les artefacts.

Le musée de Londres a exigé que les socles des vitrines soient peints avec une peinture sans COV (composés organiques volatils) au moins quatre semaines avant l’arrivée des objets, afin que ce soit « le plus exempt d’émanations possible », précise la chargée du projet, Anouk Gingras.

La conservatrice Sylvie Toupin et la chargée de projet Anouk Gingras ont travaillé pendant quatre ans et demi pour faire venir l’exposition <i>Curiosités du monde naturel</i> à Québec.
Photo Stevens LeBlanc
La conservatrice Sylvie Toupin et la chargée de projet Anouk Gingras ont travaillé pendant quatre ans et demi pour faire venir l’exposition Curiosités du monde naturel à Québec.

Les vitrines contiennent également des cassettes en gel de silice, conditionnées pour maintenir le bon taux d’humidité. « Elles absorbent l’humidité de trop, et si c’est trop sec, elles vont en relâcher », explique Anouk Gingras devant un tigre de Sibérie naturalisé.

Neuf personnes du musée de Londres ont passé 10 jours au MCQ au printemps pour mettre les artefacts en vitrine. « On a rarement reçu une aussi grosse équipe d’un musée étranger, souligne la chargée de projet. Et il y a juste eux qui peuvent toucher à leurs objets. Aucun de nos conservateurs ne pouvait les toucher, ce qui est assez rare ».

L’équipe britannique sera de retour en septembre, même si l’exposition se termine en janvier 2020. Pour des questions de conservation, ils retireront de l’exposition la page manuscrite de Charles Darwin, pour la remplacer par une des premières éditions de son livre. Question d’assurer la pérennité de la mince feuille de papier, « elle ne pouvait pas rester toute la durée de l’exposition », soutient Mme Gingras.

Vénénum : manipuler le poison

S’il est exigeant de conserver des griffes de dinosaures, le défi est tout aussi grand lorsqu’il s’agit de spécimens bien vivants... et venimeux.

Dans sa deuxième exposition estivale d’envergure, Vénénum : un monde empoisonné, qui se penche sur le monde fascinant du poison, le MCQ garde en ses murs 50 spécimens vivants, plus qu’il n’en a jamais abrité pour une exposition.

On peut y observer tarentules, veuves noires, méduses, grenouilles dendrobates, et même un monstre de Gila, le reptile le plus venimeux d’Amérique du Nord.

L’Aquarium de Québec a fourni les systèmes nécessaires pour que le musée puisse accueillir des espèces comme des méduses dans son exposition.
Photo Stevens LeBlanc
L’Aquarium de Québec a fourni les systèmes nécessaires pour que le musée puisse accueillir des espèces comme des méduses dans son exposition.

Pour pouvoir accueillir ces petites bêtes illustrant la présence du poison dans le monde naturel, le Musée a collaboré étroitement, entre autres, avec l’Aquarium de Québec, qui met des spécialistes à sa disposition et qui a fourni tous les systèmes de soutien à la vie.

« Habituellement, il n’y a pas d’eau dans une salle d’exposition. Alors pour l’humidité, c’est un gros défi », souligne la conservatrice Sylvie Toupin.

Formation spéciale

Quatre techniciens du musée ont suivi une formation pendant deux semaines à l’Aquarium pour apprendre les soins à donner aux espèces.

Tout le personnel qui est en contact de près ou de loin avec l’exposition, comme les agents de sécurité, a aussi reçu une formation. Bien qu’il soit pratiquement impossible que la veuve noire s’échappe de son vivarium à double contention, le musée ne prend pas de risque.

« Toutes les personnes qui sont admises à travailler autour sont sensibilisées, si jamais il y a une fuite ou un dégât d’eau, par exemple, mais aussi pour être capable de détecter si un animal ne va pas bien », explique la conservatrice Sylvie Toupin.

Des soins différents

Chacune des 15 espèces demande des soins différents. « C’est une grosse gestion, un gros défi, rapporte Sylvie Toupin. Mais pour moi, c’était clair que s’il y avait du vivant ici, il fallait le faire dans les règles de l’art. »

Le MAPAQ a délivré un permis spécial au Musée de la civilisation pour héberger le monstre de Gila, le reptile le plus venimeux d’Amérique du Nord.
Photo Stevens LeBlanc
Le MAPAQ a délivré un permis spécial au Musée de la civilisation pour héberger le monstre de Gila, le reptile le plus venimeux d’Amérique du Nord.

Le monstre de Gila, qui provient d’un zoo privé d’Ottawa, se nourrit deux fois avec des petites souris d’élevage congelées. Pour les tarentules, ce sont des grillons, et pour les grenouilles dendrobates, pour lesquelles on a reproduit un climat amazonien, des mouches sans ailes faites en laboratoire.

Certains visiteurs peuvent même avoir la chance d’assister au nourrissage, qui se fait deux fois par jour.

Où et quand ?

CURIOSITÉS DU MONDE NATUREL

Exposition qui rassemble quelque 200 spécimens provenant du Musée d’histoire naturelle de Londres, au Musée de la civilisation jusqu’au 5 janvier 2020.

VENENUM : UN MONDE EMPOISONNÉ

Exposition composée de 400 objets, dont une cinquantaine d’espèces vivantes, au Musée de la civilisation jusqu’au 8 mars 2020.