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Une Québécoise au pays des Innus (troisième partie)

L’avenir, c’est toujours les enfants.

Une Québécoise au pays des Innus (troisième partie)

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Pessamit, été 2016 

 

Les yeux fermés, je respirais profondément les vapeurs salutaires de ma douche. Après la nuit très agitée et surtout très courte que je venais de passer, je tentais de replacer mes esprits embrumés. Je ne savais pas trop qu’elle était mon humeur exactement. Mon corps se souvenait de tout, en témoignait cette étrange fatigue que je n’avais jamais éprouvée dans ma vie, mais j’avais surtout l’impression que mes mémoires concrètes de la veille étaient floues, un peu comme un rêve dont on ne se souvient qu’à moitié. 

 

En remontant à l’étage, je suis tombée sur deux filles déjà assises à la table en train de déjeuner. Linda m’avait prévenue qu’elle accueillait aussi des danseuses anglophones venues de l’Ontario.  

 

Hi, sweetheart! que me lance joyeusement la première en venant vers moi pour m’embrasser. I’m Tracy, nice to meet you!

 

Tracy est grande et resplendissante de santé féminine bien portante. Sa voix est forte et franche. Elle a vraiment le caractère typique des mères autochtones, fondamentalement fort et chaleureux, qui se ressent au premier contact, mais avec ce je-ne-sais-quoi de très jeune dans le sourire et le regard. 

 

And I’m Rhonda, renchérit la seconde, en venant vers nous. We are sisters

 

Nice cap, lui souriais-je, en remarquant l’affiche originale du premier Star Wars sur sa casquette. 

 

Oh, wanna see something really cool? me demanda-t-elle, en allant ouvrir une armoire pour en sortir une tasse verte avec des oreilles pointues, à l’effigie de Yoda. 

 

Comprenant que j’étais moi aussi une fan des [vrais] Star Wars, nous nous sommes mises à en discuter gaiement. Je la regarde. Rhonda est absolument magnifique. Hormis le sourire de tous les diables, ce qui est bouleversant chez elle, c’est son port altier droit et fier, mais naturel, sans rigidité. Ça me fait plaisir de partager ce moment entre geeks avec elle, car il est un fait que ce qui unit les véritables fans de Star Wars, c'est moins l’amour des vaisseaux spatiaux et des fusils lasers, que les valeurs profondes et universelles de courage, de loyauté, d’amitié et surtout de résistance véhiculées par cette fantastique histoire. Je ne me souviens pas de la première fois où j’ai vu ces films. Assurément, je n’étais pas plus qu’un bébé sur les genoux de mon père, mais une chose est certaine: je n’ai jamais eu le loisir de développer en grandissant des instincts racistes, car depuis toujours je sais, grâce à ces films, que le monde est fait de toute sorte de créatures différentes qui savent néanmoins boire un verre à une même cantine et s’unir pour une cause plus grande que leurs disparités. Charles arriva sur l’entrefaite, visiblement satisfait de me voir socialiser. Après tout, il ne savait toujours pas trop qui était cette bizarre de fille qu’il avait accepté d’emmener avec lui... 

 

Une Québécoise au pays des Innus (troisième partie)
Rhonda Doxtator et Tracy Sadi-Setsoné, Photo courtoisie

 

Il était maintenant l’heure de partir pour le pow-wow. La journée était plutôt belle et particulièrement venteuse. Des nuages se profilaient cependant à l’horizon. Sur le site, les derniers préparatifs étaient en cours. Des batteurs prenaient déjà place autour de leurs grands tambours pour le test de son. Je me suis posée, discrète, dans un coin pour les écouter. J’ai violemment sursauté lorsque les chants ont puissamment résonné dans les haut-parleurs tout près de moi. Pour mes petites oreilles délicates, il aurait été un euphémisme de dire que c’était surprenant.  

 

J’ai quitté Charles pour aller prendre place seule dans les estrades, avant de sortir papier et crayon pour coucher mes premières impressions, en attendant que ça débute. D’ailleurs, j’allais bientôt apprendre l’expression «Indian time». En ville, on appellerait ça être en retard, mais ici, Indian time, ça veut dire que ça commence quand ça commence. Bien que je sois particulièrement attachée au concept de la ponctualité, j’ai trouvé l’idée charmante. Elle avait quelque chose d’apaisant. Comme lorsqu’on ralentit en voiture pour mieux admirer le paysage. 

 

Voilà, l’heure était maintenant arrivée. Charles annonça au micro que le pow-wow allait commencer et invita tous les danseurs et les porteurs de drapeaux de chacune des nations présentes à aller prendre place à l’entrer du site. J’ai aperçu André Papatie, notre guide de la loge, son coquillage et son aile d’aigle à la main, qui était en train de «sauger» tout le monde. Dans le vent frais qui me fit oublier que le soleil était déjà en train de me rougir le nez, j’en sentis l’odeur si particulière. En regardant André, il m’a semblé un instant voir feu mon parrain Gaston qui nous avait quittés l’année précédente. Un frisson me passa dans la poitrine.  

 

Une Québécoise au pays des Innus (troisième partie)
Photo: Natacha Turmel

 

Charles annonça aussi qu’il était interdit de filmer ou de prendre des photos durant la cérémonie d’ouverture, ainsi que pendant les danses de guérison, d’abord pour ne pas effrayer l’esprit des ancêtres appelés, mais aussi et surtout pour que tous ceux qui assistent soient réellement présents et non en différé derrière leurs appareils électroniques. Pour qu’ils joignent leur énergie à la leur. Ça m’a ravie d’entendre ça, moi qui n’ai pas le réflexe de la prise de photo compulsive si propre à notre époque. Je dois vivre et voir de mes yeux vus si je veux ressentir et surtout me souvenir.  

 

La musique commença et un premier danseur entra en éclaireur afin de préparer le terrain pour les autres. L’entrée fut impressionnante. Très solennelle et porteuse de bien plus que ce que je savais être alors en mesure de figurer. J’étais obnubilée, hypnotisée par les couleurs tellement vives des régalias, véritable paradis des couleurs « non genrées », ne visant pas à déterminer le sexe, mais bien à exprimer la personnalité et l’histoire personnelle de celui qui les porte. Ce sont les couleurs de son âme. Nelly l’avait évoqué la veille, lors de notre rencontre, mais j’ai été bouleversée de vraiment le saisir. Je ne saurais jamais vous dire à quel point c’était magnifique à voir. Devant tous ces drapeaux, j’ai été prise au cœur par un sentiment de profonde fierté qui n’avait rien à voir avec ma personne. C’était une fierté d’eux, d’avoir résisté à l’histoire et d’être encore là. De l’admiration, tout simplement. 

 

 

Charles m’avait bien informé d’une chose : un pow-wow, ce n’est pas un spectacle. C’est un rituel auquel nous sommes tous invités à participer. J’allais donc devoir danser moi aussi, sauf que je me sentais très timide et je n’avais absolument pas l’instinct de vouloir quitter l’estrade. À chaque fin de chanson, je sentais Charles me guetter derrière ses lunettes fumées, depuis la tente des animateurs. Je devais absolument me déniaiser. Je me suis alors rappelé l’observateur lointain que je voulais à tout prix éviter de devenir et c’est ce qui m’a donné le coup de fouet décisif.  

 

Je me suis levée pour aller rejoindre les danseurs d’un pas, malgré tout, bien mal assuré. C’était incroyable, j’avais beau avoir dansé une belle partie de ma vie, on aurait dit que j’avais oublié même les notions de coordination les plus élémentaires. Je me sentais particulièrement fade et maladroite dans cette marée de couleurs chatoyantes. « Colle-toi, observe et suis le rythme », que je me disais, sans trop y arriver, la faute à ma timidité tenace. Soudainement, j’ai senti une main se poser sur mon épaule. Je me suis retournée pour découvrir Tracy qui me souriait, avant d’enlacer mon bras pour me faire suivre son pas. Au moment d’écrire ces lignes, je ressens encore l’indescriptible chaleur de son geste. 

 

Je suis remontée dans l’estrade le sourire aux lèvres et le cœur battant quand, une fois assise, j’ai soudainement pris conscience des tambours et des chants à nouveau, ou plutôt de ce qu’ils me faisaient maintenant ressentir après avoir dansé. C’est comme si je ne les entendais plus avec mes oreilles, mais avec ma poitrine. C’est très surprenant comme sensation et c’est là que j’ai réalisé que je les « comprenais » maintenant qu’ils résonnaient en moi; qu’ils étaient en quelque sorte l’extension de mon cœur qui suivait désormais leurs rythmes. Que leur musique m’était dorénavant accessible, comme si j’étais parvenue à me syntoniser sur le bon poste. J’avais réussi à capter leur langage musical et toute sa beauté se révélait maintenant à mon appréciation sincère. 

 

Mon attention se porta ensuite sur les enfants. C’était la troisième fois seulement qu’un pow-wow se tenait de nouveau à Pessamit. Les derniers dataient du XIXe siècle. La veille, Linda m’avait expliqué que ce n’était toutefois pas l’ensemble de la communauté qui avait été très chaude d’emblée à l’idée de ramener cette tradition, car nombre d’entre eux avaient, depuis des générations maintenant, parfaitement intégré la vision diabolique des danses qu’avait véhiculée le clergé. Ça m’a tout de suite fait penser à tous les Québécois qui ont profondément entériné en eux le portrait réducteur et, finalement, diabolique du Québec et de son histoire, que propagent et colportent sans relâche nos adversaires. Heureusement, et ça m’a beaucoup émue de l’apprendre, ce sont les enfants qui se sont lancés avec beaucoup d’enthousiasme dans l’aventure et qui ont aidé leurs parents à renouer avec la spiritualité des pow-wow. J’ai souri. L’avenir, c’est toujours les enfants.  

 

Une Québécoise au pays des Innus (troisième partie)
Crédit: Natacha Turmel

 

Mais, soudain, un sentiment terrible me prit au cœur. Je regardais leurs visages, leurs yeux et leurs sourires, et me revenaient comme des flashs douloureux les sinistres photos des enfants aux cheveux si cruellement coupés des pensionnats. Le cœur m’a serré à m’en faire monter les larmes, car je ne faisais qu’entendre en boucle dans ma tête : « ce sont les mêmes enfants, ce sont les mêmes enfants ». J’avais le souffle court, j’étais en train de prendre la mesure « vivante » de la gravité de ce qui s’était produit et je sentis poindre à nouveau le goudron de cette ancienne honte des miens. Je ne me disais pas « comment avons-nous pu faire ça? », mais bien « comment avons-nous pu laisser faire ça? » Je sentais bien que l’histoire était beaucoup plus vaste et compliquée que ça, mais pour un non autochtone qui apprend ces choses, on dirait que la phase coupable s’inscrit comme un passage obligé et sans nuance possible, à ce stade. Je fus sorti de mes songes désolés par un petit garçon qui jouait autour de moi avec toute la turbulence heureuse de l’enfance. Il me lançait des petits sourires et des regards furtifs, auxquels je répondis par un clin d’œil. À un moment, il vint me toucher l’épaule. 

 

— C’est quoi ton nom? Me demanda-t-il, avec un mignon petit zozotement. 

 

Il ne devait pas avoir plus de cinq ans. 

 

— Léolane, et toi? 

 

— Nathan, rétorqua-t-il, avant de déguerpir, soudainement frappé d’un accès de gêne.  

 

Je l’ai regardé détaler, attendrie, avant de me rapporter à ma contemplation. Environ une demi-heure plus tard, et sans que je ne me sois aperçue de son retour, il revint me tapoter l’épaule. 

 

— Je t’aime beaucoup, me dit-il, avec une expression à faire fondre un glacier. 

 

— Mais moi aussi, lui répondis-je spontanément, irrémédiablement touchée par son adorable franchise. 

 

Aussitôt, il se blottit contre moi. Je ne sais pas exactement ce que ça m’a fait de sentir ce petit corps sans peur, sans rancune, sans haine et sans accusation se coller contre le mien qui, un instant plutôt, était rongé par une peine immense. Je crois qu’une part de mon chagrin pour eux a été rassuré et apaisé par la sincérité et l’amour gratuit de ce petit bonhomme lumineux, qui après quelques minutes, est tout naturellement reparti jouer avec les autres. 

 

 

Une Québécoise au pays des Innus (troisième partie)
Avec le jeune Nathan Photo: courtoisie

 

 

La journée s’est terminée et je suis allée rejoindre Charles. J’allais, ce soir, souper avec lui chez la dame qui l’hébergeait, une certaine Marie-Louise Bacon Vollant, qui demeurait littéralement à côté de la croix de chemin que j’ai eu le plaisir de revoir à la lumière du jour. À l’intérieur, Charles me présenta à la famille et bientôt, le repas fut servi. Après une journée si riche en émotion, j’étais affamée et heureuse de sentir l’odeur du maïs et de la viande de gibier. C’était aussi la première fois que je mangeais de la banik, un pain massif et très goûteux, que l’on fait cuire sous la cendre et qui est à mille lieues du pain en tranches qui goûte la colle. Le repas tirant à sa fin, Charles se pencha vers moi et me dit : 

 

— Viens, on va faire la vaisselle. 

 

La tablée continuait de discuter avec joie et entrain. Charles lavait, moi j’essuyais. J’aime bien parler, mais dans la vie, je suis quelqu’un qui préfère de loin écouter. Pour tout dire, c’est plus qu’un de mes grands plaisirs, c’est une part importante de ma nature profonde. Dans le mouvement répétitif de la tâche, à prêter une oreille attentive à tout ce qui se passait autour de moi, je pris conscience de quelque chose. Du fait que depuis mon arrivée à Pessamit, j’ai été profondément touché par leur façon d’accueillir, par leur sens du partage et par la chaleur des échanges que j’aie eus avec tous ceux que j’avais rencontrés jusque-là, mais plus les heures passaient, plus je réalisais que ce qui m’avait d’abord touché, c’était surtout le fait que cette chaleur m’était étrangement très familière.  

 

Puis, le fils de Marie-Louise a fait une farce. Tout le monde a éclaté de rire, et tout à coup, la lumière s’est faite: nous rions de la même façon. Ça peut sembler insignifiant, puisque le rire reste le rire, mais il demeure une évidence anthropologique que chaque peuple appréhende le rire d’une manière différente. Or, j’eus soudainement l’impression, non pas d’être chez un peuple étranger, mais chez ma propre grand-mère avec mes oncles et mes tantes, dans ma Beauce natale. C’était la même musique dans les voix et le même genre d’histoires de pêche qu’on aime raconter à table. La même chaleur tellement typique et si «bien de chez nous».  

 

Mais comment une telle chose était-elle possible? Comment pouvions-nous avoir ces mêmes caractéristiques, alors que nous n’avions supposément que très peu, voire carrément rien en commun? Comment pouvions-nous rire de cette même manière? Comment pouvions-nous partager ces mêmes instincts sociaux?  

 

C’est là que j’ai entraperçu pour la première fois les couleurs de ce légendaire métissage, qui pousse intuitivement les plus sensibles d’entre nous à nous dire frères avec eux, même si on ne connaît pas le fin mot du pourquoi ni du comment, qui a commencé à me faire comprendre que, si nous sommes certes différents, nous ne sommes pas étrangers et encore moins incompatibles. En réalité, je comprends que nous sommes, en fait, ce que nous pourrions appeler des «demi-frères»: engendrés de pères différents, mais nés d’une même mère. On peut difficilement avoir conscience de ces choses en ville, habitués que nous sommes à considérer comme archaïques les coutumes des régions, mais pour moi qui suis une citadine d’adoption plus ou moins récente, j’y vois un parallèle estomaquant. Un parallèle qui semble vouloir faire mentir le grand apartheid instauré à la suite de la Conquête et qui a sauvagement éloigné les Autochtones des Canadiens français, au point de convaincre la descendance québécoise qu’il n’en avait jamais été autrement. Un parallèle qui fait s’écrier «j’en étais sûr!» à cette part de conscience historique et humaine, autrement moquée par notre raison leurrée de fausses évidences. À cette belle certitude, enfin, que nous avions de croire qu'il devait nécessairement y avoir bien plus à dire et à connaître sur les relations jadis tissées entre nos peuples, que ce que l’histoire en a délibérément retenu... 

 

À suivre...