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Il s’appelait Patrick Bigras

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Le vendredi 19 juillet, à l’âge de 45 ans, le policier Patrick Bigras s’est enlevé la vie. Ses funérailles auront lieu ce samedi à Lachute.  

Son histoire tragique est connue de tous. Du moins, une partie. En février 2009, Patrick Bigras a vu le pire. Il était le premier répondant sur les lieux du meurtre crapuleux de deux jeunes enfants par leur père, l’ex-cardiologue Guy Turcotte.   

Ses yeux ont vu leurs petits corps mutilés avec une cruauté innommable. Comment se remettre d’une telle horreur?   

Après un long congé de maladie, il devint évident que le policier était en choc post-traumatique. On le sait à moins. C’est ce qu’on appelle en médecine un «trouble de stress post-traumatique» (TSPT). Le TSPT non soigné, trop peu soigné ou pas soigné, peut miner une vie et pire encore.   

Nous n’avons pas à nous prononcer sur le cas spécifique de Patrick Bigras. On ne connait bien évidemment pas l’entièreté de son histoire de vie. La seule chose de connue est qu’il a été profondément affecté, comme il se doit, par ce qu’il a vu et vécu après le meurtre de ces enfants.   

Depuis la nouvelle de son suicide, on a beaucoup parlé des énormes stress que vivent de nombreux premiers répondants : policiers, ambulanciers, pompiers, etc. Leur travail est dur, exigeant et parfois, carrément inhumain.   

Comment chacun et chacune passe à travers? À chacun son secret. Les séquelles, physiques et psychologiques, sont néanmoins souvent présentes.   

Mon père était policier à Montréal dans les années 1960, 70 et 80. Une autre époque, c’est sûr. Mais le même boulot de fou.   

Pour l’illustrer, mon père m’expliquait que dans chaque ville, il y a deux villes. Celle «tranquille», que les citoyens paisibles voient et celle, passablement plus «rough», que les policiers voient jour après jour, nuit après nuit.   

La ville des policiers est celle du pire de tout. Le pire en misère humaine, en violence, en saleté, en drames de toutes sortes. Il y a les batteurs de femmes, les pères incestueux, les violeurs, les voleurs, les itinérants abandonnés de tous.   

Il y a le trafic des drogues, surtout les plus dures. Il y a les effets toxiques de ces mêmes drogues chez ceux et celles qui les prennent. Il y a ces prostituées et prostitués exploités et déshumanisés.   

Il y a ces personnes âgées, parfois mortes depuis plusieurs jours, trouvées seules, dans leur appart ou leur maison. Il y a le racisme. Tous les racismes possibles et imaginables. Il y a les suicides, les meurtres, les accidents de la route. Il y a aussi les cas de maltraitance et de cruauté envers les animaux domestiques. Etc. Etc. Etc.   

Il y a bien sûr aussi les événements heureux. Les naissances. Les chicanes qu’on réussit à calmer. Les vies qu’on sauve. Le sourire d’un enfant impressionné par l’uniforme. Etc.   

Mais la vie de policier, c’est surtout de «gérer» ce qu’il y a de moins joli dans une société.   

Sans aller jusqu’à l’expérience extrême de l’agent Patrick Bigras, les effets peuvent être lourds sur les policiers et les policières.   

Les chocs post-traumatiques en font parfois partie, l’alcoolisme qui peut aussi en découler, les dépressions, les burn-out, etc.   

D’autant plus que les policiers et les policières gardent souvent pour eux-mêmes leurs «expériences» au travail. Difficile en effet de «raconter sa journée» chez-soi quand ça peut comprendre la découverte d’un cadavre dans un vieil appart, une descente sur une piquerie, le rapport à prendre d’une victime de viol ou un accident de la route. En couple ou en famille, ça ne fait pas très jojo dans la salle à dîner.   

Cet isolement n’aide en rien, c’est évident. Je l’ai observé toute mon enfance et mon adolescence, autant chez mon père (dont l’alcoolisme n’était qu’un cas parmi tant d’autres à la police de Montréal), que chez ses collègues.   

Je me souviens de policiers qui, malgré tout, réussissait à mener une vie de famille «normale», mais je me souviens aussi des autres devenus incapables de le faire.   

Je n’oublierai jamais un de ses «partners» qui, dès qu’il montait le matin dans l’auto-patrouille, commençait déjà à vider sa bouteille de gin. D’autres attendaient la fin de leur «shift» pour s’installer à demeure au bar de la Fraternité des policiers.   

On ne saura jamais ce qui a finalement convaincu Patrick Bigras de quitter volontairement ce monde à un si jeune âge. Cela lui appartient pour l’éternité.   

La seule chose que l’on peut dire, en dehors de son cas personnel, est à quel point les soins en santé mentale manquent gravement au Québec.   

Pour être soignés, bien et rapidement, mieux vaut se casser une jambe que de faire une dépression et/ou souffrir d’un choc post-traumatique, lequel peut aussi prendre des années à se révéler.   

Encore une fois, en dehors du cas personnel de Patrick Bigras, soyons clair là-dessus, se faire soigner, il le faut pourtant. C’est vital, dans tous les sens du mot.   

L’idéal et le normal serait d’avoir un accès efficace dans le réseau public aux psychologues et aux psychiatres lorsque nécessaire. Mais ce n’est vraiment pas le cas.   

Quand il y a urgence – la dépression et/ou le choc post-traumatique en sont -, l’important est de ne pas rester isolé. C’est facile à dire, mais pas mal plus difficile à faire. Il le faut pourtant.   

S’il n’y a pas de choix, il y a toujours le privé. Le problème est que rares sont les gens capables d’en payer les coûts élevés. Là aussi, il le faut pourtant parfois. Ça peut sauver des vies ou en réparer. Pas toujours, mais plus souvent qu’on le pense.   

Comme disait l’autre et surtout, sans juger qui que ce soit, «le suicide est une solution permanente à un problème temporaire». Il y a longtemps, cette seule phrase m’a déjà sauvé la vie. La thérapie me l’a redonnée.   

*** Si vous avez besoin d’aide, des ressources sont là. 1-866-APPELLE