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Mueller au Congrès: un gain superficiel pour le maître des illusions

Mueller au Congrès: un gain superficiel pour le maître des illusions
AFP

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Donald Trump a proclamé que le témoignage de Robert Mueller au Congrès est une grande victoire pour lui. C’est vrai seulement si on croit qu’il n’y a que l’image qui compte en politique. 

En complément de ma chronique de ce matin, je crois utile d’ajouter quelques précisions au sujet de la comparution de Robert Mueller devant deux commissions du Congrès. En bref, deux vérités opposées doivent être retenues. Sur le contenu, les adversaires du président ont marqué des points, mais au plan de l’image, cet épisode a été un cadeau du ciel pour Donald Trump. Et comme Donald Trump est un maître des illusions qui ne vit que par et pour l’image, il est compréhensible que ses partisans et lui perçoivent cet épisode comme une grande victoire.    

En effet, la comparution télévisée de Mueller a été extraordinairement décevante pour les adversaires politiques du président. On a répété à satiété que pour avoir un effet politique maximal, cette comparution devait donner vie aux 448 pages arides du rapport Mueller, mais le témoin Mueller a réussi l’exploit de rendre cinq heures de télévision plus ennuyantes que la lecture de son rapport.  

Un témoignage dévastateur sur le fond 

Sur le fond, le témoignage de Mueller ne fait que confirmer ce qu’on savait déjà.   

  • La Russie s’est ingérée dans l’élection de 2016 en faveur de Trump et continue de le faire en vue de l’élection de 2020.  
  • Le président Trump et son équipe de campagne ont accueilli et accueillent encore cette ingérence à bras ouverts et l’ont même sollicitée ouvertement.  
  • Les preuves d’une collaboration entre la campagne de Trump et des agents de la Russie ne sont pas suffisantes pour appuyer une mise en accusation criminelle hors de tout doute raisonnable, mais ces preuves existent et le fait que ces actions n’atteignaient pas le seuil de la criminalité ne change rien au fait qu’elles étaient répréhensibles. 
  • Le président a systématiquement entravé le cours des enquêtes sur cette affaire et les preuves de ces entraves à la justice abondent. 
  • Mueller ne pouvait pas recommander une mise en accusation de Trump en vertu des règles du département de la Justice. 
  • Si Mueller avait jugé les preuves d’entraves à la justice insuffisantes pour appuyer une mise en accusation hors de tout doute raisonnable, il l’aurait dit... mais il ne l’a pas dit. 
  • Rien n’empêche une mise en accusation criminelle de Donald Trump pour entrave à la justice après la fin de son mandat.  

Sur chacun de ces points, il a fourni des extraits de témoignages qui pourraient être utilisés par les démocrates pour appuyer leurs efforts pour convaincre l’opinion, mais il devient de moins en moins clair qu’ils le feront. D’une part, Nancy Pelosi est extrêmement réticente à s’engager dans un processus de destitution tant qu’un nombre significatif de républicains n’auront pas signifié qu’ils acceptent les faits énoncés ci-dessus. D’autre part, l’impression générale plutôt négative qui s’est dégagée de la comparution de Robert Mueller rend problématique l’utilisation des passages les plus percutants de son témoignage. 

Un échec sur la forme 

Au plan de l’image, la comparution de Robert Mueller a été un échec. Mueller s’est montré presque maladivement soucieux de ne pas paraître injuste envers Donald Trump et de ne pas sortir du cadre strict imposé par le contenu de son rapport. Par conséquent, il a refusé de fournir aux démocrates un condensé intelligible par le commun des mortels des aspects les plus incriminants pour le président de son rapport et il a aussi refusé de confronter les attaques directes à son intégrité et à celle des membres de son équipe. Il s’est aussi révélé hésitant, peu confiant et parfois carrément confus. En somme, il a projeté une image de faiblesse.  

Comme l’une des plus grandes forces de Donald Trump est de savoir détecter la faiblesse de ses adversaires et de les exploiter avec acharnement comme seul un intimidateur peut le faire, il n’est pas étonnant qu'il saisisse l’occasion pour transformer un épisode qui aurait pu lui coûter très cher en victoire retentissante. Il ne perdra donc aucune occasion pour attaquer la crédibilité de Robert Mueller, tout en insistant pour affirmer que son rapport constitue pour lui une exonération totale de tout blâme.  

Donald Trump continuera donc de répéter les mensonges éhontés qui forment le noyau de sa réponse au rapport Mueller:  

  • «Total Exoneration»: C’est faux. Mueller lui-même l’a clairement dit dès le début de son témoignage. 
  • «No Collusion»: C’est largement faux ou trompeur. D’abord, le terme de collusion ne s’applique pas (même si Mueller a été très mauvais dans ses tentatives d’expliquer pourquoi) mais surtout, les preuves de collaboration avec les Russes et de sollicitation ou d’acceptation de leur assistance sont nombreuses et bien établies. 
  • «No Obstruction»: C’est totalement faux. Les preuves d’entraves à la justice établies par l’enquête Mueller sont accablantes.   

Une démocratie amochée 

Tant que ses partisans continueront de croire béatement ces mensonges et tant que les politiciens républicains craindront de confronter un leader qui menace de liguer ses partisans contre toute opposition, il ne pourra pas y avoir de destitution. Donald Trump le sait fort bien, qu’il croit ou non aux mensonges qu’il continue de répéter. Il ne manquera d’ailleurs pas de faire un tour de la victoire où il répétera ces mensonges à satiété.  

Somme toute, comme je l’écrivais dans ma chronique, le témoignage de Mueller donnera des munitions aux démocrates s’ils ont la volonté de s’en servir, mais il est peu probable qu’il provoque des mouvements importants dans l’opinion publique. Il est toutefois indéniable que si cet épisode entraîne un gain significatif en faveur de Donald Trump, cela signifiera d’abord et avant tout une victoire pour une conception superficielle de la politique aux dépens des faits et de la raison. Ce serait une preuve de plus que la démocratie américaine est en sérieuse difficulté.