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Les médecins délaissent les soins intensifs

Les nouveaux docteurs se dirigent moins vers cette spécialité qui est en péril

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Les nouveaux médecins sont de moins en moins nombreux à se spécialiser dans les soins intensifs, au point où la fonction cruciale d’intensiviste est en péril, affirment des spécialistes.  

Le chef des soins intensifs à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ) n’hésite pas à dire qu’il est « inquiet » pour l’avenir de sa spécialisation.    

« Il y a des années où les réseaux de formation n’ont pas de résidents qui postulent, car la perception de la qualité de vie, d’opportunité de carrière satisfaisante, du stress et de la pression qui s’accumulent sur les épaules des soins intensifs découragent les gens », avance le Dr Mathieu Simon, lequel est intensiviste depuis 21 ans dans cet hôpital de pointe qui a admis plus de 16 000 patients cette année.    

Le nombre de places offertes en soins intensifs dans les trois facultés de médecine du Québec varie entre 10 et 14 depuis 2014. Or, jamais plus de la moitié des places offertes n’ont été comblées, à l’exception de l’année 2019-2020 où les 10 places ont trouvé preneur (voir tableau).    

Le besoin de relève est d’autant plus « immense », selon le Dr Simon, que les intensivistes, qui étudient pendant une durée totale d’environ 12 ans, se retirent en moyenne après seulement 10 ans de pratique.    

La FMSQ inquiète aussi  

La présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), Dre Diane Francoeur, partage les inquiétudes du Dr Simon. Elle soutient que la Fédération suit ce dossier avec « beaucoup d’intérêt » depuis trois ans, anticipant un problème de relève inquiétant.    

La FMSQ doit discuter de la question avec le ministère de la Santé et des Services sociaux, qui doit déterminer à l’automne les grandes orientations afin de trouver des pistes de solutions.    

« Un grand défi est de faire l’arrimage entre toutes les spécialités qui travaillent aux soins intensifs. Chacune a ses défis. Il y a aussi un défi de ressources humaines. Les jeunes travaillent différemment et on ne peut pas faire les choses simplement par habitude. Probablement qu’on va devoir former davantage de médecins pour suivre cette évolution », indique la Dre Francoeur.    

Pas juste des superhéros  

Si l’action attire les étudiants en soins intensifs, qui y entrevoient une carrière de superhéros sauvant des vies, image le Dr Simon, la réalité a tôt fait de les rattraper.    

« Tu arrives, tu regardes comment ça se passe aux soins intensifs et ça t’excite. Tu aimes ça te trouver dans l’adrénaline en permanence. Tu t’en vas faire ta formation, tu reviens. La première année, ça va. Ensuite, tu as des enfants ou autre et tu te rends compte qu’il n’y a plus de place pour ces contraintes-là dans ta vie », évoque-t-il.    

Le Dr Simon dit que les intensivistes soignent les patients « les plus malades » de l’hôpital, souvent lors de quart de travail de plus de 12 h, et ce, pendant près de sept jours contre un jour de répit, puis ils recommencent.    

Or, la charge de travail et la pratique contraignante n’expliqueraient pas, à elles seules, le manque de relève, selon François Leblanc, intensiviste à l’hôpital de l’Enfant-Jésus. Il ne croit pas à un désintérêt des étudiants et déplore plutôt une mauvaise décision des gestionnaires du réseau de la santé, prise en 2012, où des postes à pratique exclusive aux soins intensifs ont cessé d’être octroyés.    

« J’ai été directeur de programme. Ouvrez des postes et le programme va être plein de résidents en soins intensifs. Ne donnez pas de postes et ils seront vides. Feriez-vous deux ans de formation difficile en sachant qu’il n’y a pas de débouchés ? »    

Places offertes en soins intensifs dans les trois facultés de médecine du Québec (Laval, McGill et Montréal) versus les places comblées.  

2014-2015 14 - 7 

2015-2016 14 - 7 

2016-2017 14 - 4 

2017-2018 10 - 5 

2018-2019 10 - 4 

2019-2020 10 - 10 

 Sources : Bureau de coopération interuniversitaire et ministère de la Santé et des Services sociaux  

 Rupture de service dans des hôpitaux de Québec en 2020    

La crise qui sévit dans les départements de soins intensifs va conduire à des ruptures de services. Déjà, une découverture est anticipée en 2020 dans certains hôpitaux de Québec.    

« Il va y avoir six semaines où il n’y aura pas d’intensiviste en 2020 à l’Enfant-Jésus, jour, soir, fin de semaine, et quatre à l’Hôtel-Dieu », dit François Leblanc, intensiviste depuis 21 ans. Il parle d’une crise amorcée en 2012 et ignorée depuis par les gestionnaires du réseau de la santé. « Ça fait sept ans qu’on dit qu’on va mourir, que les soins intensifs sont en crise, et ça n’a aucun intérêt. »    

En 2006, des postes à pratique exclusive étaient octroyés aux intensivistes en dehors du plan d’effectifs médicaux après une surspécialisation de deux ans en soins intensifs.    

En 2012, cette règle a été abolie « afin d’assurer une planification cohérente des effectifs pour les spécialités plus particulièrement concernées par les soins intensifs » comme la médecine interne et l’anesthésiologie, selon la porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux, Noémie Vanheuverzwijn.    

Élément déclencheur  

Pour le Dr Leblanc, la crise actuelle découle de cette décision. Depuis, les étudiants bouderaient cette branche de la médecine, non par désintérêt, mais par absence de débouchés.    

« Les soins intensifs pour un jeune c’est attirant, c’est dynamique, c’est un peu glamour. C’est un peu comme l’urgence. L’absence de qualité de vie, les médecins peuvent l’endurer. Ils sont dévoués et aiment leur métier. Si c’est vide, c’est qu’il n’y a pas de poste », dit celui pour qui l’embauche améliorerait les conditions de travail des intensivistes ainsi plus nombreux.    

  

La chef du service des communications au CHU de Québec, Pascale St-Pierre, admet que l’administration sait que le spectre d’un bris de service en soins intensifs plane pour 2020. Une situation que le CHU « ne peut » se permettre en raison de sa mission suprarégionale et parce que ses établissements offrent des soins surspécialisés.    

« Nous sommes en appel de candidatures pour un poste permanent aux soins intensifs pour l’Enfant-Jésus et l’Hôtel-Dieu de Québec », affirme-t-elle. « Si on a un manque aux soins intensifs, ça peut avoir un impact sur toutes les activités hospitalières. » D’autres postes pourraient être octroyés pour stabiliser la situation qu’elle juge « précaire ».