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Gérer la gloire pendant 15 ans

Félix Auger-Aliassime est au début d’une carrière très prometteuse qu’il devra apprendre à gérer sur le plan médiatique.
Photo d’archives, AFP Félix Auger-Aliassime est au début d’une carrière très prometteuse qu’il devra apprendre à gérer sur le plan médiatique.

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Impossible de gérer facilement la nouvelle gloire de Félix Auger-Aliassime. C’est trop énorme, trop international. Ça se passe au Québec, au Canada, aux États-Unis, en Europe et en Afrique. Parce qu’il ne faut pas oublier que le grand Félix est fils d’un fils... du Togo.

Et que dans les grands médias de l’Afrique de l’Ouest, avec 200 millions de francophones, Félix est un champion d’origine togolaise. Le Québec est bien loin dans la liste des priorités. C’est capotant à lire.

Son gérant, Bernard Duchesneau, est un avocat. Mais il se trouve investi d’un rôle de relationniste, de directeur des communications qui le secoue visiblement. Il fait son possible, mais comment préparer une thèse de doctorat quand on vient de compléter son cours primaire en relations médiatiques ?

LA GLOIRE ET LES BESOINS DES MÉDIAS

C’est simple. Duchesneau a reçu plus de 3000 demandes d’entrevues pour la Coupe Rogers. C’est tellement fou que les entrevues avec TVA Sports, le diffuseur officiel, ont été enregistrées il y a déjà quelques semaines. Il n’était pas question d’ajouter encore plus de pression sur les épaules du jeune homme.

C’est Duchesneau qui garde encore la mainmise sur les communications de Félix pour le Québec. Mais ailleurs dans le monde, c’est la Française Sophie Boussenac qui donne un coup de main pour les communications : « Je ne voulais pas qu’un journaliste du Québec soit obligé d’appeler à Paris pour obtenir une information. Pour l’instant, c’est encore possible, même si je reçois un nombre d’appels pour le moins impressionnant », expliquait hier Me Duchesneau.

« Et comme Félix aime les contacts et les rencontres avec des journalistes, je dois le protéger. Ça finit par demander une énergie folle au joueur pour répondre aux demandes », de dire l’avocat.

Ça n’ira pas en s’améliorant. Au fur et à mesure des victoires, le champion de 18 ans va devenir une denrée de choix pour les médias. On ne parle pas de Roger Federer ou de Rafael Nadal, mais même ces deux hommes de grande classe et d’une gentillesse inouïe ont été obligés d’ériger un mur de protection autour d’eux.

DÉJÀ DES PROBLÈMES

Les grands médias locaux ont déjà des difficultés dans leur couverture de Félix. Quand Le Journal investit des milliers de dollars dans l’envoi d’un journaliste sur place à Paris, Londres ou Washington, il s’attend à ce que son reporter puisse mieux informer les lecteurs que le compétiteur quelconque qui suit les tournois dans le sous-sol.

Une question posée par Mathieu Boulay en conférence de presse à Wimbledon est captée en direct et transmise par internet partout dans le monde. Et les journalistes qui travaillent à distance ont accès à la retranscription des questions et des réponses dans le confort de leur salon.

Duchesneau est bien conscient qu’il va falloir régler cette situation. En F1, Michael Schumacher accordait un petit quart d’heure aux journalistes allemands en descendant de l’estrade des conférences de presse. Jacques Villeneuve faisait la même chose avec les Québécois.

Récemment, j’ai eu droit à ce genre d’entente avec Lance Stroll à Monaco.

En tennis, Steffi Graf, Martina Hingis, Simona Halep et les grandes vedettes ont toujours trouvé le moyen d’accommoder leur presse nationale. Pensez-vous que les journalistes serbes n’ont pas accès à Novak Djokovic ? J’ai vu à plusieurs reprises comment ça se passait. Et aux dernières nouvelles, Félix Auger-Aliassime n’est pas encore le Joker.

UNE ENVOLÉE DE 15 ANS

C’est difficile de comprendre et d’appréhender ce que seront les quinze prochaines années. À moins de blessures ou d’un dérapage « à la Genie », Félix va devoir gérer une gloire internationale qui va durer au moins quinze ans.

Les journalistes québécois qui vont être affectés à la couverture de ses exploits et de ses allées et venues dans le monde vont devoir apprendre à court-circuiter les gardes-chiourmes des maisons de relations publiques de l’ATP. Mais ça se fait très bien avec de l’intelligence et du savoir-vivre... agrémenté d’une bonne dose de mauvais caractère.

Pour l’instant, les dirigeants de l’ATP aident beaucoup Bernard Duchesneau dans la gestion de la popularité de Félix. Il ne faut pas être naïfs. C’est une question d’investissements dans la grosse et grande business du tennis, pas de la gentillesse ou de la charité. Federer, Nadal, Djokovic et Murray, les quatre Grands, en sont à leurs dernières années.

Et la relève dans la jeune vingtaine s’appelle Zverev, Auger-Aliassime, Tsitsipas, Khachanov ou Shapovalov. Il faut les entourer, les protéger afin de maximiser leur valeur commerciale pour la prochaine décennie.

En même temps, si Duchesneau n’apprend pas à contourner quand il le faut les bonzes de l’ATP, il va se retrouver embourbé dans une situation inextricable. L’exemple d’Eugenie Bouchard devrait le rappeler.

Mais c’est quand même un problème génial pour un agent...