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Les belles histoires l’oncle Eugène

Eugène Lapierre
Photo courtoisie Eugène Lapierre

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Ça se passait en 2002 ou 2004. Eugène Lapierre ne se souvient pas exactement puisque la Française Amélie Mauresmo a gagné deux fois de suite les Internationaux de tennis du Canada. Ce qui allait devenir la Coupe Rogers.

Donc, Amélie Mauresmo venait de gagner, de remercier les fans et les commanditaires, et s’était réfugiée dans son vestiaire pour la douche avant le party.

« J’avais un ou deux points à régler avec son entourage. Je me suis rendu au vestiaire par le petit corridor qui y menait. Là, debout devant la porte, bien sage, je tombe sur Isabelle Boulay. Je lui demande ce qu’elle fait là :

– J’attends pour parler à Amélie Mauresmo...

« Je la regarde et je fais la moue. Parler à la championne du tournoi, quelques minutes à peine après sa victoire, je me dis que sans vouloir lui faire de la peine, que ce serait surprenant », se dit le directeur du tournoi.

Au même moment, la porte s’ouvre et Amélie Mauresmo apparaît, les yeux brillants, le sourire éclatant. Elle s’arrête et regarde Isabelle avec une admiration de fan dans le regard : « Oh ! Isabelle, je suis tellement heureuse ! Quel honneur ! » lance-t-elle avant de la faire entrer dans le vestiaire.

« C’est là que j’ai compris que c’était vrai et concret tout le succès obtenu par Isabelle Boulay en France. Celle qui voulait voir l’autre, c’était Amélie Mauresmo, pas Isabelle », raconte Lapierre en riant.

C’était juste une des fabuleuses petites et grandes histoires racontées par Oncle Eugène pendant un lunch sans logique ni direction...

Comme l’histoire de Rafael Nadal qui a demandé à rencontrer Yannick Nézet-Séguin. Mais elle est pour plus loin, soyez patients.

Juste des histoires à savourer.

Grand manitou de la Coupe Rogers, Eugène Lapierre a fait de belles rencontres au fil des ans, dont la célèbre Martina Navratilova.
Photo courtoisie
Grand manitou de la Coupe Rogers, Eugène Lapierre a fait de belles rencontres au fil des ans, dont la célèbre Martina Navratilova.

NADAL À GENOUX...

« La première fois que Rafael Nadal est venu jouer à Montréal, il était tellement jeune que je me disais que c’était encore un enfant. Il devait avoir 19 ans.

« Mais il était déjà une très grande vedette mondiale », raconte Eugène Lapierre.

Et comment, en quelques mois, Nadal avait accédé au deuxième rang mondial.

« J’étais dans mon bureau, occupé à préparer le calendrier des matchs du lendemain quand les gens de l’ATP sont entrés. Ils avaient besoin d’un endroit tranquille pour faire une télévision quelque part dans le monde. Ils se sont installés dans un coin, mais je les ai prévenus que je devais continuer à travailler », de dire Oncle Eugène.

Une fois la télé terminée, les gens sont partis. Sauf Nadal. Dans son anglais hésitant, il s’est avancé vers Lapierre et lui a demandé s’il pouvait rester tranquille dans son bureau, sans se faire harceler par tout le monde. Évidemment que le patron a dit oui :

« Nadal s’est agenouillé devant mon pupitre et m’a regardé travailler. Sans dire un mot. Il voulait surtout savoir comment allait s’arranger son horaire », se rappelle Eugène.

Parce qu’il faut savoir que 99 p. cent des joueurs détestent jouer en soirée : « Ils veulent tous jouer au soleil. Les projecteurs leur causent des ennuis ».

Le même jour, André Agassi s’est pointé. Il voulait savoir quand il aurait une journée de congé pour pouvoir jouer une ronde de golf. Nadal jouait en simple et en double. Le maudit double, comme le dit Lapierre, qui oblige les directeurs des tournois de faire des acrobaties avec les horaires. Agassi avait décliné le double. Donc, Nadal jouait souvent en double en fin de soirée. Et ses matchs de simple pendant le jour. Agassi, à partir du mercredi, se retrouvait en soirée : « Il était en maudit. Et il me l’a fait savoir. Voilà que le vendredi, on m’annonce que le premier ministre du Canada Paul Martin va assister aux matchs. Et que Mme Martin souhaite rencontrer Agassi. Moi, j’ai dit que je ne serais pas celui qui allait demander la faveur à Agassi. On a envoyé un employé débrouillard et, finalement, Agassi a accepté de nous rendre ce service... et il l’a fait avec le sourire », raconte Oncle Eugène.

La finale a été disputée avec acharnement et remportée par Nadal. Dans les loges des riches et des compagnies, les madames se passaient les jumelles pour mieux admirer le fessier princier de Nadal. Les gloussements étaient bien gras. MeToo n’existait pas encore...

« Rafael Nadal est un gentleman. Travailler avec lui est toujours un plaisir. Il est courtois et affable. Un grand monsieur. Quand une situation fait suer, ce n’est jamais Nadal qui est derrière le problème », de rappeler Lapierre.

SEUL, PERCHÉ SUR LA CHAISE

Eugène Lapierre n’a pas toujours été directeur et vice-président à la Coupe Rogers et à Tennis Canada. Il a été aussi un arbitre respecté qui était même dans la chaise sur le court central pour la finale de 1988 entre Gabriella Sabatini et Helena Sukova : « Une belle finale sans histoire. C’est ce que tu veux le plus quand tu arbitres une finale importante. T’espères qu’à la fin, personne dans le stade et à la télévision ne se rappellera de ton nom. En 1988, l’arbitre dans la chaise avait le droit de renverser la décision d’un juge de ligne. Mais j’ai toujours préféré faire confiance dans la mesure du possible. Et puis, perché sur la chaise, tu ne savoures pas le match. Tu es trop tendu, trop concentré », de dire Lapierre.

La vraie histoire s’était passée dans une banale et humble rencontre de double. Du moins, ça devait être une banale rencontre. D’un côté, les Canadiens Grant Connell et Glenn Michibata et, de l’autre, les impayables et incorrigibles le Français Yannick Noah et le Roumain bad boy Illie Nastase.

Connell et Michibata étaient convaincus d’être les favoris. Ils étaient Canadiens. De bons Anglo-Canadiens. Au Canada.

Sauf que Noah et Nastase sont entrés sur le court en saluant les amateurs en français et en distribuant les bribes de conversations et les blagues en français tout le long du réchauffement.

Puis, le match a commencé, ils n’ont pas cessé d’interagir avec les amateurs. Toujours en français. Dès le deuxième set, la foule était debout derrière eux : « Moi, dans la chaise, je me demandais comment réagir devant leurs pitreries. Surtout quand Nastase est venu enlever l’échelle servant à grimper sur la chaise. Je faisais quoi ? Une crise ? Je les pénalisais ? C’est où dans le livre de règlements ? » rit encore Lapierre.

Finalement, les deux vétérans, de grandes stars quelques années plus tôt, ont battu les deux Canadiens. Michibata était furieux. Il se sentait trahi. En sortant, il a montré le manche de sa raquette à la foule. Signe tennistique de « fuck you all ».

« Mettons que ce n’était pas la grande classe », reconnaît Lapierre.

Et la chaise sans échelle ? J’ai oublié de le demander...

LA LOI 101... MÊME POUR NADAL

On mangeait donc une salade à la Brasserie Harricana, pas loin du stade puisqu’Eugène Lapierre ne se déplace qu’en vélo dans la ville qui surtaxe son événement. Il avait le regard qui dérapait parfois sur son cellulaire. C’est qu’il était en train de régler une situation délicate.

Rafael Nadal gère une Académie de tennis en Espagne. C’est Mirabel Nadal, sa sœur, qui dirige le tout pendant que le grand frère remplit les coffres.

Donc, Mirabel a décidé d’installer un kiosque de l’Académie sur le site de la Coupe Rogers. Lapierre a averti les responsables que la langue du Québec est le français et qu’une loi supervise l’affichage. Donc, ça devait être bilingue avec prépondérance pour le français. Évidemment que l’agence responsable s’est foutue des lois québécoises et que le projet du kiosque a été soumis... in english only.

Donc, la semaine dernière, Lapierre a contacté Mirabel Nadal pour lui expliquer le contexte. Sans insister sur le fait qu’une Espagnole vivant la situation catalane comprendrait sûrement. Il s’est fié à la classe reconnue du camp Nadal.

Je ne sais pas quand la réponse est revenue. Mais Lapierre était visiblement satisfait : « Mirabel a répondu que tout serait corrigé et qu’elle était désolée de cet impair. Ce sont des gens admirables », de dire Eugène.

Et Yannick Nezet-Séguin ? Même si Nezet-Séguin est un grand fan de Nadal, que vient faire le génial maestro québécois dans les affaires de Rafael Nadal ?

Ça s’est passé il y a deux ans. Peut-être que certains amateurs de tennis ne suivent pas les chroniques de Christophe Huss, mais Yannick Nézet-Séguin est une immense star planétaire. Asie, Europe, Amérique, Australie, Afrique, ne manque que l’Antarctique à son rayonnement. On n’a pas idée. Disons qu’il y a Céline et Yannick.

Sauf que Nadal, un admirateur, voulait rencontrer Yannick Nézet-Séguin pour une autre raison. Son grand-père était chef de chœur à Manacor à 17 ans. Plus tard, les dirigeants de l’orchestre symphonique de Majorque lui ont demandé de diriger la Neuvième de Beethoven dans le plus grand concert jamais présenté sur l’île depuis la guerre civile de 1937.

Et le grand-père, chef d’orchestre, s’appelait... Rafael Nadal ! Comme son petit-fils.

Les deux stars ont eu beaucoup de plaisir à parler musique et tennis.

DANS LE CALEPIN

Y a aussi la fois où Serena Williams... et celle d’Ivan Lendl, et l’après-midi où Eugenie Bouchard a pris conscience de la pression qui s’abattait sur elle, et le jour où Roger Federer... et celui où Eugène Lapierre est revenu de la Chine avec sa nouvelle petite-fille et qu’il a pu suivre la fin de la finale jusqu’en soirée chez Réjean Genois parce qu’il pleuvait tout le temps sur le stade... sans parler des histoires de décorum et des notables de la vie politique et de Tennis Canada... c’est simple, je n’ai pas utilisé le tiers des notes du calepin. Ce sera pour le 20e anniversaire d’Oncle Eugène à la barre de la Coupe Rogers.

L’an prochain.