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Salut, les chicaneux!

Petite réflexion sur le caractère québécois.

Salut, les chicaneux!

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Combien de fois, chers compatriotes québécois, nous sommes-nous laissés reprocher le fait de ne pas aimer la chicane? D’avoir peur des débats musclés, de ne pas se sentir vivre et vibrer dans la confrontation féroce au nom de notre amour démesuré du consensus? Il y a quelques jours, j’étais (encore) témoin d’une nouvelle diatribe qui déplorait que nous ne soyons pas plus comme les Français, c’est-à-dire capable de se mettre métaphoriquement sur la gueule au nom d’une idée et être à même de boire un pot entre copains-adversaires une heure après. C’est vrai que de débattre est une capacité essentielle à la pratique d’une démocratie saine. Oui, nous gagnerions à le faire plus sereinement, bien que ça ne veuille pas dire de le faire sans passion, mais voilà, je me demande si ce qu’on nous reproche est une tare aussi grande qu’on le dit?  

  

Bien sûr, loin de moi l’idée de nier cette part débile de notre esprit de consensus, qui laisserait incendier sa propre maison pour être sûr de ne pas déranger et qui a trop souvent soudé nos lèvres quand c'était le temps de parler, sinon de crier. Cependant, je crois que cette part relève de nos traumatismes historiques et non d'une faiblesse naturelle et propre aux QUébécois. Je suis persuadée que plus nous connaîtrons notre histoire, plus nous comprendrons le pourquoi de nos comportements. Plus nous pourrons changer de cap. Dans tous les cas, ça reste ce qui nous a taillé la réputation d’être un peuple qui n’aime pas la chicane, parfois jusqu’à la folie.   

  

Or, chaque fois que j’entends dire ça, je ne peux m’empêcher de froncer les sourcils, car pour peu qu’on se regarde aller, on se rend rapidement compte que pour des gens qui n’aiment pas la chicane, on se chicane pas mal beaucoup, voire tout le temps. C’est même un sport pour certains. Chicane de clôture, de corde à linge ou de palier. Chicane de famille, de cours d’école, d’amoureux ou de vieux couple. Politique, mal entendu, sports, vieilles rancœurs, réseaux sociaux, mauvais caractère ou habitude... Les Québécois n’aiment pas la chicane... vous êtes sûr?  

  

En fait, je crois qu'ici, c’est la formulation qui cloche, qui nous présuppose mous du manche et qui finit par travestir le mot pacifisme en insulte. La chicane fait partie de nos mœurs, c’est une part des couleurs de notre caractère. C’est le témoin de notre sang bouillant. Ce qui fait toutefois notre différence, c’est cette ligne que nous ne franchissions jamais. Cette ligne au-delà de laquelle les nations partent en guerre.   

  

Nous avons bien sûr fait les guerres des autres. Combien de Québécois ont été sacrifiés sur la crête de Vimy? Combien de Québécois sont tombés sur les plages normandes? Jamais, toutefois, n’a-t-on vu le Québec envahir un autre pays, lancer des raids ou des blocus assassins, incendier des villages et prendre des otages. Ça ne fait pas de nous un peuple sans taches, sans fautes et sans bavures. Rester dans la confédération nous rend coupables par procuration de crimes que nous n’avons pas délibérément commis, on n’y échappe pas. Cela dit, indépendamment du fait que je sois Québécoise moi-même, je trouve magnifique de voir des gens qui sont prêts à parfois s’offrir la volée, quand ça dégénère, ou à ne plus se parler pendant dix ans, quand ça fait plus, mais qui ne se laissent jamais tenter sur les sombres sentiers de la guerre civile. Comme si on savait au plus profond de nous qu’aucune chicane ne pourra jamais légitimer le fait de prendre les armes contre son frère, même si, bien souvent, sa face ne nous revient pas. À mon sens, c’est un des plus beaux joyaux de notre personnalité nationale.  

  

Oui, il y a des jours où je souhaiterais que nous soyons moins portés sur la chicane, que nous nous parlions mieux. Des jours où je me désole de l’énergie et du temps précieux qu’on y gaspille. Mais, alors que les guerres qui font rage ailleurs nous donnent souvent l’impression de s’approcher dangereusement, je me rassure de nous observer ainsi et je me dis que si, de tout temps, le grand rêve de la race humaine a été de vivre en paix, alors je me demande quel est l’endroit où ce serait le plus susceptible de se produire, sinon là où le pacifisme est la valeur cardinale de son peuple? Ça sonne gravement utopique, formulé comme ça, je sais bien, mais je me dis que même la paix n’a pas le choix de commencer quelque part. 

 Et, en attendant, moi je vous dis: salut, les chicaneux!