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Université et société: dialogue ou divorce?

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Je veux vous parler d’un sujet dont la plupart des gens se foutent complètement.

Ça part mal, hein ? Non, n’arrêtez pas tout de suite. Un petit effort.

Je veux en parler parce que c’est important et qu’on en parle trop peu.

Vous avez peut-être un enfant qui entrera à l’université dans quelques jours.

Il va faire une découverte étonnante.

Stratégie

Il va découvrir qu’il verra très peu les professeurs titulaires, ceux parvenus au sommet de l’échelle professionnelle.

Il verra encore moins les professeurs les plus réputés, les plus reconnus par leurs collègues.

L’immense majorité de ses enseignants seront des chargés de cours, donc des pigistes.

Il y en a d’excellents, là n’est pas la question, et être un professeur de carrière n’est pas du tout un gage d’excellence pédagogique.

Les chargés de cours sont très nombreux parce qu’ils coûtent moins cher qu’un professeur et que la population étudiante a explosé.

Mais ils sont aussi très nombreux parce que les professeurs de carrière préfèrent consacrer du temps à la recherche, plutôt qu’aux grands groupes d’étudiants du premier cycle.

Ils font ce choix stratégique parce que la voie royale pour un universitaire passe par la productivité en recherche et l’obtention de subventions.

Un examen de cette recherche plongerait cependant le profane dans une profonde perplexité.

Il y a de glorieuses exceptions, mais en gros, cette recherche porte sur des sujets de plus en plus pointus, spécialisés, ésotériques.

Il arrive qu’elle ait des impacts théoriques et pratiques réels. C’est rarissime.

Le but premier des articles scientifiques est de faire progresser la reconnaissance de l’auteur auprès de ses pairs, et donc sa carrière.

Ce sont des articles faits pour être publiés, pas pour être lus. En fait, ils ne sont lus que par une poignée de personnes.

On se lit entre nous, si je puis dire.

Un récent article dans The Economist ne mâchait pas ses mots.

En cette ère d’ultraspécialisation, disait-on, le chercheur en saura de plus en plus sur de moins en moins, s’époumonant sur sa roue comme un hamster afin d’asseoir sa position dans le milieu académique.

Pour beaucoup, c’est perdre son temps et s’adonner à des frivolités que d’écrire pour le grand public dans une langue claire et accessible.

Les mêmes se plaindront ensuite que des enjeux sociaux complexes soient laissés entre les mains des politiciens ou des chroniqueurs.

Il est révélateur que les universitaires qui participent activement aux débats de société soient les intouchables parvenus au sommet de la hiérarchie.

Sens

Nous vivons une époque confuse. Nous cherchons du sens.

C’est ce qui explique le fabuleux succès populaire d’une grande synthèse historique comme Sapiens, de Yuval Noah Harari.

Voyez aussi le succès des essais de Mathieu Bock-Côté, qui n’est pas un universitaire de carrière.

La grande majorité des travaux universitaires, eux, ne visent guère à éclairer l’aventure humaine.

Qui sont les premiers perdants de cette situation ? Les étudiants qui n’iront pas au-delà du premier cycle.

Dommage.