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Un prof pas reconnu... après 15 ans

Le ministère de l’Éducation veut qu’il fasse 600 heures de stages, alors qu’il enseigne déjà depuis 2003

Jean-Pierre Racine adore enseigner aux élèves qui ont des difficultés ou susceptibles de décrochage. S’il perd son poste, il sait qu’il pourrait enseigner ailleurs, mais peut-être pas auprès de cette clientèle, craint-il.
Photo Dominique Scali Jean-Pierre Racine adore enseigner aux élèves qui ont des difficultés ou susceptibles de décrochage. S’il perd son poste, il sait qu’il pourrait enseigner ailleurs, mais peut-être pas auprès de cette clientèle, craint-il.

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Un prof d’expérience craint de perdre son poste dans une école secondaire en raison d’un blocage bureaucratique dans son parcours universitaire, alors que les écoles sont en pleine pénurie de personnel.

Jean-Pierre Racine, 49 ans, enseigne à temps plein les sciences et les math depuis 15 ans au secondaire dans les Laurentides.

Cet automne, il pourrait perdre le poste qu’il aime tant dans une école de Lachute parce qu’il n’est pas suffisamment avancé dans sa formation universitaire en enseignement, selon les balises du ministère de l’Éducation.

Le cœur du blocage : on lui demande de réaliser au moins 600 heures de stage, alors qu’en 15 ans, il a cumulé plus de 21 000 heures en classe, notamment comme prof titulaire.

Il lui semble donc peu pertinent de faire des stages portant, par exemple, sur comment gérer une classe quand la cloche sonne, illustre-t-il en riant.

« Ça prend quoi comme expérience ? Je vais être à la retraite avant d’avoir mon brevet [si ça continue] », ironise-t-il.

Maîtrise

Géophysicien de formation, M. Racine n’avait pas fait d’études en enseignement quand il a réalisé qu’il aimerait transmettre sa passion pour la science aux adolescents. La Commission scolaire de la Rivière-du-Nord l’a embauché en 2003 grâce à une « tolérance d’engagement », autorisation qui doit être régulièrement renouvelée.

Afin d’obtenir son brevet en bonne et due forme, M. Racine a décidé de faire une maîtrise qualifiante à temps partiel, tout en enseignant le jour. Il s’est donc inscrit à l’UQAM vers 2008, puis à l’Université de Montréal.

Il a alors suivi plusieurs cours pertinents. « J’ai trippé sur mes cours de psycho », illustre-t-il.

Dès 2012, il a commencé à faire des démarches auprès des deux universités pour que son expérience soit reconnue et créditée à la place des stages. Il a donc fourni de nombreuses lettres de supérieurs témoignant de sa compétence.

Or, il n’existe aucune « mesure » permettant aux universités de reconnaître l’expérience des profs chevronnés pour leur éviter d’avoir à faire les stages obligatoires, indique Esther Chouinard, des relations de presse du ministère.

Situation absurde

Concrètement, M. Racine pourrait réaliser son stage dans l’école où il enseigne déjà. Il lui faudrait alors être supervisé par un mentor, explique-t-il.

Mais il n’y a qu’une seule personne plus ancienne que lui à son école, ajoute-t-il pour illustrer l’absurdité de la situation. De plus, cette collègue n’utilise pas la même méthode d’enseignement que lui, qui fonctionne par projets.

Il serait difficile, voire impossible pour lui de faire ses stages dans une autre école tout en continuant d’occuper son poste.

« Si on me prouvait la pertinence des stages, pour moi, ce serait différent », dit-il.

Mais tous les responsables universitaires, ministériels et députés caquistes qu’il a sollicités au fil des ans lui ont dit qu’il avait raison de chercher à faire reconnaître son expérience, tout en se renvoyant la balle, raconte-t-il.

Le ministre Jean-François Roberge a déposé en juin un projet de règlement qui vise notamment une « meilleure reconnaissance des acquis expérientiels ». Reste à savoir si les modifications s’appliqueront aux profs du primaire et du secondaire.

Des directeurs l’aiment et veulent le garder

Jean-Pierre Racine est un « pédagogue naturel » qui sait comment aider ses élèves à réussir, selon sa commission scolaire, qui l’appuie dans ses démarches.

Depuis une décennie, il enseigne en milieu défavorisé, où il a notamment créé un programme de sciences appliquées au travail manuel pour jeunes susceptibles de décrocher.

M. Racine a déjà su « démontrer les compétences requises » et son enseignement a fait l’objet de « nombreuses évaluations positives », écrivait Antoine Trahan, directeur du service des ressources humaines à la Commission scolaire de la Rivière-du-Nord, dans une lettre de recommandation en mars dernier.

Un ancien directeur d’école soulignait aussi sa « saine gestion de classe » et son « souci pour la réussite de ses élèves » en 2012.

Un excellent enseignant

Le Journal a aussi pu parler à une personne bien placée à l’École Polyvalente Lavigne de Lachute, mais qui préfère rester anonyme.

« C’est un excellent enseignant ». Et les élèves de M. Racine ont de bons taux de réussite aux examens du ministère, précise-t-elle.

Selon Henri Boudreault, vice-doyen aux études à la Faculté d’éducation de l’UQAM, la situation de M. Racine est exceptionnelle, car rares sont les étudiants en enseignement qui ont autant d’expérience avant d’entreprendre leur formation.

Le Journal a toutefois parlé à une autre enseignante des Laurentides qui aurait aimé que ses 12 ans d’expérience en classe soient reconnus, mais qui s’est finalement résolue à faire les stages demandés.

« J’ai été supervisée par des enseignants qui ont moins d’expérience que moi », avoue-t-elle, préférant taire son nom pour ne pas nuire à son dossier.