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L'héritage de Jean Drapeau bien présent 20 ans après sa mort

Le règne de 30 ans du maire a permis à la métropole de se distinguer dans le monde avec ses projets ambitieux

Jean Drapeau pose dans son bureau de l’hôtel de ville de Montréal en janvier 1984.
Photo d'archives Jean Drapeau pose dans son bureau de l’hôtel de ville de Montréal en janvier 1984.

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Le métro, le Stade olympique, les Expos, la Place des Arts. Plusieurs legs de l’ancien maire de Montréal Jean Drapeau font encore aujourd’hui la fierté de la métropole 20 ans après sa mort, mais certains n’ont pas oublié qu’on pourrait aussi lui attribuer la paternité du piteux état du réseau routier montréalais.

« C’est un maire qui a eu une immense importance ne serait-ce que [par] la longévité de son règne sous lequel on assiste au développement de la personnalité internationale de Montréal », explique le spécialiste en histoire du Québec et professeur, Éric Bédard.

Avec près de 30 ans de règne, Jean Drapeau est le maire qui a passé le plus de temps à la tête de Montréal. Il y aura 20 ans demain qu’il s’est éteint à l’âge de 83 ans.

Le maire, en 1986, devant le Stade olympique à l’occasion du 10e anniversaire des Jeux.
Photo d'archives
Le maire, en 1986, devant le Stade olympique à l’occasion du 10e anniversaire des Jeux.

« Il rêvait de grands projets qui avaient force de symbole [...] Il se voyait grand et voulait montrer qu’on [Montréal] était grand », indique Benoit Gignac, qui a signé une biographie sur le politicien.

Si Montréal a eu une équipe de baseball professionnelle, qu’elle peut compter sur un réseau de métro et qu’elle a pu accueillir l’Exposition universelle de 1967 et les Jeux olympiques en 1976, c’est en bonne partie grâce à celui qui est souvent décrit comme un visionnaire.

<b>Benoit Gignac</b><br />
Biographe
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Benoit Gignac
Biographe

« Il disait souvent : “nommez-moi un empereur romain dont on se souvient parce qu’il a baissé les impôts” pour appuyer ses idées de grandeurs », raconte M. Gignac.

Des critiques aussi

N’empêche, « si on a des rues en mauvais état, c’est pratiquement à cause de Jean Drapeau, soutient M. Gignac. Les bases d’une ville ne l’intéressaient pas ».

« Il a sous-estimé la dimension économique. Sous son règne, Montréal a perdu beaucoup d’habitants. Il a négligé les milieux de vie, la vie de quartier », souligne M. Bédard, indiquant qu’il s’agit des principaux reproches à son endroit.

« Ce qu’il aimait, c’était les grands projets. Le reste de la gestion, il laissait ça à son président du comité exécutif », raconte M. Gignac.

Une autre ombre au tableau de Jean Drapeau est la gestion financière des Jeux olympiques. Le rapport de la Commission d’enquête Malouf le pointe du doigt pour le gouffre financier. On soutient que l’incompétence et la mauvaise gestion de celui qui avait promis qu’il n’en coûterait rien aux contribuables sont à la base des abus des syndicats, des fournisseurs et des entrepreneurs.

Respecté et aimé

Déjà à 5 ans, M. Drapeau livrait ses premiers discours pour l’élection de son père dans Rosemont. Cet orateur né savait toujours trouver les mots pour convaincre les citoyens.

« À l’époque, les gens avaient [dans leur salon] la photo du pape, du cardinal Léger et de Drapeau, explique M. Gignac, décrivant le maire comme un populiste. Le dimanche, il avait une émission de radio et prenait les appels des citoyens. Il répondait à leurs questions et promettait de régler leurs problèmes. »

« On peut lui faire beaucoup de reproches, mais personne ne peut remettre en doute son intégrité et le fait qu’il travaillait beaucoup pour sa ville. Ça lui a même occasionné des difficultés dans son mariage. [...] Il n’a pas été parfait, mais il a livré la marchandise », conclut l’historien.

Ce que vous avez peut-être oublié...

Canadien français nationaliste

« On oublie souvent sa volonté de vouloir donner une plus grande fierté aux Canadiens français », estime l’historien Éric Bédard. D’où la volonté de Jean Drapeau de développer l’est de Montréal associé à la communauté francophone.

« C’est pour ça que le Parc olympique a été construit à cet endroit », explique M. Bédard, décrivant M. Drapeau comme un nationaliste, mais pas un indépendantiste.

<b>Éric Bédard</b><br />
Historien
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Éric Bédard
Historien

Il rappelle que le maire Drapeau a développé la métropole sous une inspiration française comme en témoigne la conception du métro, inspiré de celui de Paris, et le choix de l’architecte Roger Taillibert pour les plans du Stade olympique.

Décrivant M. Drapeau comme un chevalier servant la cause canadienne-française, Benoit Gignac, qui a écrit une biographie du maire, précise que c’est pour cette raison que la Place des Arts, le Complexe Desjardins et la tour de Radio-Canada se trouvent dans des secteurs traditionnellement francophones.

« Il a essayé de tirer Montréal vers l’est. [...] Il voulait prouver qu’on pouvait faire comme les Français et les Américains », souligne M. Gignac.


La loi et l’ordre

Malgré une candidature comme député aux élections fédérales de 1942 et provinciales de 1944, en plus d’être un des piliers du Bloc populaire jusqu’en 1948, c’est à titre de membre du Comité de la moralité publique et procureur de la Commission d’enquête publique du juge François Caron que Jean Drapeau s’est fait connaître des Montréalais et du Québec.

Au côté de l’ancien directeur adjoint de la police de Montréal, Pacifique Plante, ils ont interrogé plus de 300 témoins dont des prostituées, des tenanciers de maisons closes et de jeux ainsi que des policiers. Cette enquête visait à faire la lumière sur l’ampleur de la prostitution et du jeu illégal qui étaient tolérés par la police à Montréal.

On peut dire qu’il a été un précurseur à la ministre actuelle de la Justice, Sonia LeBel, qui a été élue après avoir été procureure en chef de la commission [Charbonneau] sur la corruption dans le milieu de la construction, soutient l’auteur d’une biographie de Jean Drapeau, Benoit Gignac.

Après les travaux de cette commission, qui ont duré de 1950 à 1954, M. Drapeau s’est présenté à la mairie de Montréal en 1954 à la tête de la Ligue d’action civique, faisant campagne en soutenant qu’il voulait épurer l’administration municipale.

Le rapport du juge Caron déposé 20 jours avant le scrutin a créé un climat favorable pour l’élection de M. Drapeau contre le maire de l’époque, Camillien Houde.


Tenir tête aux syndicats

C’est sous le règne de Jean Drapeau qu’ont eu lieu deux des plus impressionnants conflits avec les policiers et les pompiers de Montréal.

D’abord, pour obtenir une loi spéciale, il a tenu tête aux policiers de Montréal en octobre 1969.

Ces derniers ont fait une grève de 17 heures. Résultat, selon les archives du Journal : 456 vols, 300 000 $ de dégâts, 21 pâtés de maisons et 156 magasins pillés. Le mois suivant, il a fait adopter un règlement interdisant les manifestations.

Puis en 1974, il a affronté les pompiers en refusant de leur accorder une augmentation salariale comme avaient obtenu les cols bleus et les policiers avant eux. Après qu’un arbitre eut tranché en faveur du maire, les 2400 pompiers de Montréal ont déclenché le 31 octobre une grève illégale qui a duré trois jours. Pendant ce qui a été baptisé le « week-end rouge », plus d’une centaine d’incendies ont ravagé la ville, surtout le secteur Centre-Sud.

Le conflit s’est réglé dans le bureau du premier ministre du Québec de l’époque, Robert Bourrassa. Son gouvernement a décidé de verser à la Ville de Montréal la somme nécessaire pour offrir l’augmentation de salaire aux sapeurs.

Qui était Jean Drapeau

  • Né à Montréal en 1916, il a grandi dans le quartier Rosemont.
  • Avocat de formation, il a défendu les ouvriers pendant la grève d’Asbestos en 1949 et a été procureur pendant l’enquête Caron.
  • 30 ans de règne à la mairie de Montréal, de 1954 à 1957 et de 1960 à 1986.
  • Ambassadeur du Canada au siège de l’UNESCO à Paris de 1987 à 1991.
  • Parmi ses réalisations : Place des Arts, le métro de Montréal, Expo 67, l’équipe de baseball des Expos, Jeux olympiques.
  • Mort le 12 août 1999 à 83 ans.