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Félix et la leçon de la Coupe Rogers

Coupe Rogers 2019
Photo Martin Chevalier

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Je suis amateur de tennis depuis toujours. Depuis les beaux jours de Brendan Macken, d’Henri Rochon et de Robert Bédard, trois Québécois qui ont gagné les Internationaux de tennis du Canada.

Très peu se souviennent d’eux. À leur époque, nos héros ne jouaient pas au tennis. Ils s’appelaient Maurice Richard, Jean Béliveau ou Jacques Plante et brillaient sur les patinoires. Le tennis était réservé à une courte élite, plus anglophone que francophone. Au Club Mont-Royal, avenue Grey, à Westmount, une rencontre de la Coupe Davis sur gazon n’attirait guère plus que quelques centaines d’amateurs.

La semaine dernière, près d’un quart de million de personnes ont envahi le stade IGA de Montréal. Félix Auger-Aliassime l’a rempli quatre fois à lui seul. En moins d’un an, le joueur qui est né à Montréal mais a grandi à L’Ancienne-Lorette est devenu une figure plus grande que nature.

CRIME DE LÈSE-TENNIS !

Le tennisman est adulé à tel point que la foule qui assistait à son match de huitièmes de finale contre Karen Khachanov a brisé les règles de bienséance les plus élémentaires du tennis. On a hué chaque bon coup du Russe et applaudi chacune de ses fautes. Un vrai crime de lèse-tennis.

Ma femme qui ne s’intéresse pas au tennis n’en a pas moins regardé le match. Pour elle, c’était une question de patriotisme. J’imagine que son subit élan patriotique, stimulé par tous les médias, fut aussi celui de millions de Québécois. En quelques semaines, Auger-Aliassime, qui a eu 19 ans le jour même de sa défaite contre Kachanov, est devenu le héros que tous les Québécois appelaient de leurs vœux.

Ils ne reconnaissent plus tellement leur Céline Dion. Elle leur a échappé en troquant sa simplicité pour des excentricités vestimentaires qu’ils n’arrivent pas à décoder. Ils avaient mis quelque espoir dans l’éclatante Eugénie Bouchard, même si son léger accent anglais trahissait une identité qui n’était pas claire.

DE SUBBAN À FÉLIX

Quelques mots de français, un sourire large comme le fleuve, une attitude désinvolte et un appétit insatiable pour la fête suffirent pour que les Québécois fassent de P.K. Subban leur héros. Ne comprenant pas grand-chose à notre terroir malgré la présence séculaire de sa famille au Québec, Geoff Molson le déporta au Tennessee, laissant du coup les Québécois en grave manque.

C’est ainsi que Félix, qui n’en demandait pas tant, est devenu l’idole du Québec. Loin d’avoir refroidi sa légion d’admirateurs, sa défaite contre le Russe l’a grandi. Si c’est nécessaire pour la poursuite du rêve, les Québécois ont le don de changer toute défaite en victoire morale.

Félix est le héros idéal. Un talent fou, une modestie réelle, une empathie infinie, la sagesse d’une vieille âme, une langue et un accent qui sont les nôtres. Et puis, ô bonheur ! sa peau n’est pas blanche. C’est un boni inespéré au moment où le reste du Canada brandit la loi 21 sur la laïcité de l’État pour nous accuser de racisme.

Félix Auger-Aliassime arrive donc à point nommé, notre identité collective étant assaillie de toutes parts, tant par la politique multiculturelle du gouvernement fédéral que par les mouvements migratoires du monde.