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Une Québécoise au pays des Innus: le troisième voyage (neuvième partie)

Comme une impression d’avoir traversé de l’autre côté du folklore.

Une Québécoise au pays des Innus: le troisième voyage (neuvième partie)
Usheki Rousselot et son petit-fils Noah alias Bidou Photo: Natacha Turmel

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Pessamit, août 2018 

 

 

Pour nous, cette fin de semaine de pow-wow avait vraiment commencé sur les chapeaux de roues. Nous montions à deux voitures et, avant même d’avoir concrètement quitté Québec, nous avons trouvé le moyen de nous perdre de vue. Le temps de nous retrouver, nous avions déjà pris du retard sur notre itinéraire. Résultat : à notre arrivée, la loge de sudation était déjà commencée et il relève d’un euphémisme que de dire qu’on ne rentre pas là-dedans comme dans un moulin.  

 

Là, à mentalement piétiner d’impatience près du feu sacré, j’étais très en colère et admettons que ce n’était pas le sentiment traditionnel que j’éprouvais d’ordinaire en arrivant à Pessamit. J’étais furieuse de ce fichu retard que nous avions pris. Déjà, parce que j’avais attendu ma loge toute l’année et que, cette fois plus qu’aucune autre, j’en avais vraiment besoin, mais surtout parce que c’était précisément ce pour quoi j’avais emmené mon père. Depuis plusieurs années maintenant, il combattait de sérieux problèmes de santé qui l’avaient grandement affaibli. Je voulais, j’espérais que la loge lui fasse un bien nouveau. Qu’elle ouvre peut-être une nouvelle fenêtre pour lui donner un peu d’air frais. C’était le souhait éperdu d’une fille pour son père.  

 

Quand la porte s’ouvrit enfin, mon sentiment fut cependant balayé par la joie de voir en sortir ma belle Kassandra, qui se demandait bien pourquoi nous n’étions pas là. Elle nous offrit à ma mère et moi de jolies jupes longues qu’elle avait confectionnées pour nous. Nous les avons enfilés rapidement et nous sommes entrés dans le meteshan déjà bien chaud et passablement bondé. J’étais heureuse d’être accueillie par la voix douce et chaleureuse d’Usheki qui, cette année encore, conduisait la loge. J’ai pris ma place, j’ai calmé ma respiration et j’ai fermé les yeux en même temps que la porte se refermait sur nous. 

 

 

Malgré les aléas plutôt chaotiques de notre arrivée, en marchant sous l’intense soleil du samedi midi, je sentais la joie d’être de retour me crépiter au ventre. Les frustrations de la veille s’étaient dissoutes dans cette mer de couleurs au parfum de sauge et mon père avait bonne mine. Nous avons installé nos chaises de camping, pendant que les danseurs commençaient à se masser à l’entrée de l’arène. Le pow-wow allait bientôt commencer.  

 

Une Québécoise au pays des Innus: le troisième voyage (neuvième partie)
Daveen Moar Photo: Natacha Turmel

 

Soudain, ma mère m’interpella. En me retournant, j’aperçus Nelly et Nathan qui arrivaient à notre rencontre. Que de plaisir j’ai à revoir cet enfant pour qui j’aurai toujours la plus sincère des reconnaissances, car c’était lui qui m’avait fait entrer doucement, d’abord dans son cœur et sa famille, mais dans sa communauté également, par l’exemple de sa confiance à mon égard. Je le ressentais aujourd’hui comme mon filleul spirituel et j’adorais le voir si bien grandir, avec cet éclat d’intelligence et de vitalité fabuleux dans ses petits yeux espiègles. Et sa mère, cette si chère Nelly, ma belle amie, c’était une indescriptible joie de la retrouver elle aussi. Plus les années passaient, plus s’installait un sentiment familial entre nous. 

 

Une Québécoise au pays des Innus: le troisième voyage (neuvième partie)
Avec Nathan Deschênes Washish Photo: Natacha Turmel

 

Le pow-wow était maintenant bien entamé et, alors que j’étais assise en train d’écrire au son des tambours, je fus sortie de ma concentration par la main d’Usheki qui se posa sur mon épaule. 

 

— Viens avec moi, me dit-il gentiment, avant de tourner les talons.  

 

Abandonnant papier et crayon, je partis à sa suite, sillonnant entre les gens, les enfants qui couraient et les danseurs. Avec le temps, Usheki était devenu une sorte de grand frère innu pour moi. Ce qu’il y a de fascinant chez lui, c’est la force et la détermination vive et absolue qu’il a eues d’affronter ses démons et de faire la paix avec eux, au nom de tout l’amour qu’il porte à sa famille, qu’il chérit profondément. À toute sa descendance et tout spécialement à son petit-fils Noah, que tout le monde surnomme Bidou. À les voir, je crois qu’ils se reconnaissent mutuellement l’un en l’autre. La confiance et l’amour qui les unit sont, au bas mot, bouleversants. Ce que j’adore chez Usheki, c’est sa manière de raconter des histoires. Qu’elles soient tirées de son propre vécu ou qu’on les lui ait légués, il a une façon d’en transmettre les morales et les sagesses qui est tellement douce pour le cœur que la mémoire les classe aussitôt dans ce qui ne sera jamais oublié. Surtout, il a un merveilleux sens de l’humour. 

 

Une Québécoise au pays des Innus: le troisième voyage (neuvième partie)
Usheki Rousselot Photo: Natacha Turmel

 

Nous sommes finalement arrivés près d’une femme qui nous faisait dos. Elle se retourna lorsque mon ami lui toucha l’épaule et quand j’ai compris de qui il s’agissait, j’ai senti mon cœur sauter un bond.  

 

— Michelle, je te présente Léolane. Je pense que vous avez à vous parler. 

 

La belle et grande Michelle Audette me sourit en me tendant une main franche. Sacré Usheki, il m’avait bien eu. Je lui avais bien sûr un jour raconté toute la genèse qui m’avait conduite à Pessamit, mais j’étais loin de penser que je me retrouverais, grâce à son intermédiaire, face à face avec celle qui, avec Roméo Saganash, avait initié en moi ce désir premier d’aller à la rencontre des Premières Nations. C’était eux qui avaient fait la brèche par laquelle ces dernières étaient entrées dans ma conscience, lors de cette fameuse entrevue à Tout le monde en parle, bien des années auparavant. Elle parut à la fois touchée, mais surtout étonnée, car son passage à la télé datait de 2013 et qu’elle ignorait l’impact que ça avait pu avoir, ni chez qui ni jusqu’où. 

 

Dans tous les cas, cette rencontre fut des plus charmantes. J’avais l’impression de sentir une jolie boucle se boucler entre le début de toute cette aventure et ce moment où, dans le vent frais de Pessamit, nous nous sommes rencontrées, cette femme et moi. Ce n’était bien sûr pas la fin de mon histoire avec les Innus, loin de là, mais je sentais qu’une étape se terminait ici et qu’une autre s’ouvrait en simultanée. Je me souviens lui avoir dit que je caressais l’ambition d’écrire les mémoires de mes voyages, mais que je ne savais pas encore quelle forme j’allais leur donner exactement. Tout ce que je savais, c’est que je ne pouvais pas garder tout ce que j’avais vu et appris pour moi, car je tenais et tiendrai toujours pour acquis que les plus belles choses et les meilleurs sentiments sont faits pour être partagés. Elle ne l’a pas formulé comme telle, mais son regard m’offrait quelque chose, une bénédiction qui me fit très chaud au cœur. La beauté dans tout ça, c’est que j’ignorais encore que deux mois plus tard, je me verrais offrir une certaine tribune, dans un certain journal, qui me donnerait toute la liberté dont j’avais besoin pour mener à bien mon projet... 

 

Une Québécoise au pays des Innus: le troisième voyage (neuvième partie)
Avec Kassandra Vollant Photo: Natacha Turmel

 

C’est en revenant vers ma famille que j’ai croisé Atianna et Kassandra, mes adorables petites sœurs innues, qui étaient en train de fleurir en de magnifiques jeunes femmes. Au gré des étreintes, je sentais courir dans mes gestes une très ancienne tendresse, oserais-je même dire une tendresse historique. Et quelque chose insistait pour me dire que je n’étais pas la seule à avoir un jour éprouvé ce sentiment.  

 

Une Québécoise au pays des Innus: le troisième voyage (neuvième partie)
Avec Atianna Vollant Photo: Natacha Turmel

 

Cette année-là, le pow-wow m’avait semblé ne durer qu’une fraction de seconde. À peine avais-je senti l’herbe de l’arène sous mes pieds que déjà je prenais place dans la voiture pour le voyage de retour. Chaque pow-wow est unique. On ne sait jamais ce qu’il nous apprendra et nous laissera au cœur, et ce n’est qu’à mesure que l’année se déroule qu’on peut commencer à saisir la portée de ce qu’on a reçu. Pour le moment, il y avait cependant une chose d’indéniable : nos monstrueux coups de soleil, qui ont bien fait rire nos amis à l’humour très taquin, qui s’amusaient à nous appeler « peau rouge ». 

 

2018 aura été l’année qui m’aura, le plus naturellement du monde, montré la simplicité de cette humanité que nous partageons au-delà de tous ces symboles identitaires qui nous démarquent les uns les autres. C’est une sensation à la fois douce et curieuse, comme une impression d’avoir traversé de l’autre côté du folklore. Là où se tiennent les individus, les vrais visages. La où les vraies choses se passent, s’enseignent et se racontent. Tout ce sur quoi s’écrit très librement le récit que l’on dit officiel. Pourtant, l’histoire a toujours un quotidien, une normalité sous ses grands faits saillants qui, certes, marquent les esprits, mais qui passent généralement outre toutes les nuances qui témoignent vraiment des identités et des cultures. Qui ferment surtout les yeux sur tout ce qu’elles ont en commun au profit de tout ce qui les oppose.  

 

Une Québécoise au pays des Innus: le troisième voyage (neuvième partie)
Photo: Natacha Turmel

 

Aujourd’hui m’apparaît comme la plus limpide des évidences le grand parallèle fondamental qu’il y a à faire entre nous, qui voulons le respect de notre identité québécoise et les Premières Nations, qui exigent très exactement la même chose. Et s’il y a parallèle à faire, je crois que c’est parce que nous y aspirons pour les mêmes raisons : pour l’avenir de notre descendance. Pour ne pas disparaître.  

 

La route qui me ramènerait chez moi traversait un paysage qui semblable aux images de mon vieil Atlas qui me racontait la forêt boréale. Je suis incapable de m’imaginer une année où je n’aurai pas envie de revenir. Pessamit est devenu le marqueur de ma rentrée. Le voyage sonne mon retour au pupitre et chaque fois, je m’y rassois reposée, parée de nouvelles forces et de tellement d’idées. De confiance en moi, en nous tous et en l’histoire. Je crois que c’est ainsi que naissent les traditions, quand tous nos instincts nous font revenir vers ce qui nous rappelle à nous-mêmes. Vers ce qui nous fait grandir... 

 

À suivre...