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Ça vous dérange? Pas moi.

« Quand Safia Nolin révèle son corps, c’est la grossièreté des bornés qui est mise à nu. »

Ça vous dérange? Pas moi.
Photo instagram @safianolin

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Safia Nolin fait scandale. Elle a osé se mettre à nu. Et pourtant, c'est son droit le plus strict. Que cela plaise aux curés de la rectitude, ou non.   

Je devais bien être au CEGEP quand j’ai découvert Raôul Duguay. Au départ, par l’entremise du documentaire de Jean-Claude Labercque, La nuit de la poésie 27 mars 1970 .    

On est alors au cœur de la Révolution tranquille, du Québec artistique foisonnant, de la contre-culture, notamment. Et lors de cette soirée, un des larrons les plus exubérants est, justement, Raôul Duguay et son groupe l’Infonie. L’entrée sur scène de ces loustics est d’ailleurs assez particulière; déguisement, tricycle, et cette caractéristique qui collera à Duguay ensuite, sa passion pour les lolololololoooooooooongues redites.   

« AAAAAAAllo AAAAlloooooooo Touuuuuuuuuuul’moooooooooonde! »   

Raôul Dugauy personnifiait à merveille ce Québec du peace and love et de l’art décomplexé. Je me souviens aussi d’un reportage de l’époque où on le voyait gambader, nu comme un ver, dans un champ, cheveux longs au vent.    

C’était la norme. Ça n’offensait pas grand monde. Dans ce Québec-là, qu’une artiste pose, seins nus, sur sa couverture de 45 tours... ah bon!    

Denis Vanier
Photo Steve E. Fortin
Denis Vanier

C’est aussi dans le même documentaire que j’avais découvert le poète Denis Vanier. Il détonnait dans le lot par sa fougue et le ton irrévérencieux, militant, et choquant. « La vulgarité pour sa pureté et sa bonne odeur » revendiquera-t-il.    

Je travaillerai plusieurs années sur l’œuvre de Denis Vanier. Il demeure, pour moi, la seule véritable figure réellement « contre-culturelle » au Québec. Avec Patrick Straram, peut-être. Mais encore. Bref, pourquoi tout ça?    

J’en viens à ces artistes d’aujourd’hui qui, eux aussi, revendiquent le droit à la création, pleine et entière. Aux excès et aux dérives et qui sait, à la vulgarité aussi. Pourquoi pas.    

Ça vous dérange? Pas moi.
Joël Lemay / Agence QMI

Safia Nolin est nue! Scandale!  

C’est chaque fois pareil. Suffit qu’Hubert Lenoir déborde un peu du cadre (et dieu sait qu’il est devenu restrictif ce damné cadre) pour que quelques ouailles scandalisées tentent de le ramener à l’ordre. On dissèquera chaque note, chaque virgule, chaque geste...    

Encore chanceux que Denis Vanier faisait dans la poésie. Les scandalisés d’aujourd’hui aurait fait des crises d’urticaire en lisant ses recueils...    

Le dernier épisode en lice? Safia Nolin qui s’affiche nue dans son plus récent vidéoclip. Scandale.    

Le milieu de la pop regorge de pitounes qui se trémoussent à poil (ou presque) depuis des décennies, on se relance d’un clip à l’autre pour trouver une nouvelle évocation sexuelle plus osée qu’avant, et c’est Safia Nolin dans son dernier clip qui fait scandale?    

Et si plutôt que de ne s’arrêter qu’au premier degré de nudité, on s’attardait un peu à l’esthétisme de la chose, aux paroles de la chanson, à la manière dont on a construit le vidéoclip, à l’intention artistique, le processus créatif de l’auteure...   

Non. Pour certains, Safia Nolin transgresse quelque chose. Elle ose se mettre à nu. Elle.   

Elle qui ne répond pas aux codes de l’esthétisme féminin parfait; elle qui assume ses imperfections et qui, même, ose mettre en scène le malaise qu’elle sait que sa mise à nu provoquera.    

Car cette artiste savait que cela ferait scandale. Une part de son intention créatrice pourrait se trouver dans ce tweet génial de l’auteur Daniel Thibault, un maitre des formules du genre :    

« Quand Safia Nolin révèle son corps, c’est la grossièreté des bornés qui est mise à nu. »   

On peut ne pas aimer le style, la musique, l’intention artistique ou même trouver cette artiste insignifiante; toutefois, Safia Nolin a le droit de créer, elle a le droit au même espace créatif que ceux qui l’ont précédé. Elle a le droit de repousser les limites, de revendiquer sa prérogative de se mettre à nu, voire même de titiller les curés modernes.    

Si les artistes, si les poètes, si peintres, les génies de la danse contemporaine ou encore du théâtre ne brassent pas un peu la Cité, qui le fera?    

En cet ère de rectitude politique, il me semble qu’il nous faut plus de Safia Nolin, plus de Hubert Lenoir, plus de Dave Lévesque, plus de Robert Lepage, oui, un Robert Lepage qui ne s'excuse pas de créer surtout, plus de Marjo Beauchamp, plus d’artistes pour brasser la Cité, pour faire éclater la rectitude.    

Lors de la Nuit de la poésie du 27 mars 1970, un jeune poète du nom de Denis Vanier s’est présenté sur scène non pour chanter la gloire du peace and love, mais pour revendiquer son cri, son désir de faire exploser le capitalisme, sa rage de vouloir casser l’ordre établi.    

La vulgarité, ce poète en fait une part intégrante de son processus créatif. Et il n’a jamais lâché le morceau. À la fin de sa vie, une vie de poète contre-culturel jusqu’au bout, il a fondé une revue pour les bums, les gens de la rue, les sans-voix, les poqués.   

Ça vous dérange? Pas moi.
Photo Steve E. Fortin

Ça s’appelait Steak Haché. C’était modeste. Mais sa petite initiative a ouvert la voix à quelques vocations. Des jeunes de la rue se sont retrouvé par la poésie, par la plume comme arme pour exprimer la révolte.    

En notre ère de rectitude politique, je me demande comment Vanier aurait été reçu, au Gésu...    

Ça vous dérange? Pas moi.
Photo Steve E. Fortin

Son recueil pornographic delicatessen, entre autres, aurait fait scandale. J’imagine la réaction de certaines féministes...   

Et je ne suis pas le seul à trouver qu’on est pas mal à l’étroit. Si ce n’est que ça, Safia Nolin, en transgressant les codes de la rectitude actuelle, nous aide à respirer un peu mieux.