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D'accord, allons au-delà des corps

De l'allégeance au Diable à la liberté d'être.

D'accord, allons au-delà des corps
Photo instagram @safianolin

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Je me dois de confesser d’entrée de jeu que je ne suis pas une grande admiratrice de Safia Nolin. D’ordinaire, je suis même, dirons-nous, plutôt sensible au caractère que je trouve souvent très irritant de sa démarche artistique, bien que je ne nie pas la joliesse de sa voix ou de sa création musicale. Ceci étant dit, hier, quand j’ai vu passer son nouveau vidéo-clip Lesbian break up song, avant même d’aller le visionner, je me suis attardée sur ce qu’elle en a dit en entrevue : « laissez pas vos mécanismes gagner; regardez mon/nos corps et essayez de les imaginer d’une façon neutre, avec comme fonction d’exister. » Malgré le fait que je n’ai aucun goût pour la thérapie-spectacle, je me suis dit : d’accord, prêtons-nous à l’exercice et allons au-delà des corps.   

Allez au-delà des corps, c’est aussi aller au-delà de Safia Nolin, au-delà de vous et de moi. Quelque part entre l’adulation aveugle et l’hostilité sauvage, au-delà des revendications, là où il devient intéressant de se demander ce qu’il y a à voir et ce qu’il y a-t-il à réfléchir. Ce qui est le plus ressorti de ce vidéoclip, selon moi, hormis la facture intéressante et la douceur générale, c’est une fatigue incroyable. Une vieille, très vieille fatigue. Pas seulement une fatigue des exigences impossibles qu’il nous incombe de remplir pour s’imaginer avoir une place en société ou pour prétendre au droit d'être aimées, mais une fatigue de l’âme féminine. Les années d’hypersexualisation ne sont pas bien loin derrière et les stigmates sont encore vifs dans nos chairs, et c’est sans même parler de tous ces siècles où la peur de nos corps et de tout ce que nous sommes a fait loi sur nos mœurs et nos esprits.    

Pour moi qui considère la dimension sexuelle des corps, féminins comme masculins, non pas comme une geôle, mais comme la source de toute notre énergie vitale, je relève cependant que l’ennui, c’est que, chez les femmes, nous n’avons jamais pu embrasser notre puissance sexuelle, parce que tantôt elle était la preuve de notre soi-disant allégeance au Diable, et parce qu’aujourd’hui, nous ne la croyons bonne qu’à servir les désirs des uns ou les standards des autres. C’est pour cette raison que, croyant notre liberté à la clef, nous cherchons maintenant à nous désexualiser complètement. Au nom de tout ce que nous voulons être et de toute cette vie qui cherche à vivre en nous. Au nom de notre sécurité la plus légitime, aussi.    

Pourtant, il y a un monde entre ces deux extrêmes et c’est dans ce monde que les femmes viennent au monde pour en découdre avec une honte qui n’a pas lieu d’être et qui fait que la vie, notre jeunesse, nous passe sous le nez, trop occupées que nous sommes à mépriser ou à rejeter ce que nous avons de plus beaux, à cause d’une vision rigide de la beauté ou parce que de sombres individus ont, de tout temps, décrété que la moitié de l’humanité n’était bonne qu’à offenser Dieu et à être punie à perpétuité.      

Désobjectiver le corps, oui. S’enlever de la tête et des mœurs que nous sommes des propriétés à posséder, oui et re oui. Tourner le dos une fois pour toutes aux standards de beauté mortifères qui lorgnent pathologiquement sur nos adolescentes, oui, oui et oui à l’infini, car rejeter notre corps, c’est rejeter sa vie, son vécu. Tout ce qui a forgé notre identité et notre expérience. C’est gaspiller son temps. Mais désexualiser nos corps serait, à mon sens, une grave erreur, une erreur fatale même, car notre essence sexuelle, je parle ici de puissance créatrice et non de coït, recèle toute notre force, toute la diversité de nos beautés et toute notre fascination. Notre essence sexuelle, c’est le cœur même de notre identité et il y a de sexualité autant qu’il y a de femmes. C’est pourquoi la désexualisation de nos corps est, selon moi, une très mauvaise idée. Pire, un piège de la pire espèce. La réappropriation sexuelle me semble être une voie plus sûre et plus féconde.     

C’est donc ce que me raconte le clip de Safia Nolin, au-delà d’elle, au-delà des corps, au-delà des opinions. Elle me raconte cette fatigue à qui elle a prêté sa voix et sa tribune. Je ne raffole toujours pas de la thérapie-spectacle, mais, qu’on aime ou non Safia Nolin ou sa façon de faire ne change rien à la véracité de ces réalités qui sont les nôtres et qui ne sont pas toujours évidentes à saisir pour qui n’y est pas confronté ou exposé, pas plus qu’elles ne sont évidentes à apprivoiser et à gérer pour celles qui les vivent. Ainsi, dans ce clip, dans ce champ de fleurs, je ne vois pas des corps à juger. Je vois des femmes. Des femmes parmi tant d’autres. Desquelles je suis. Desquelles vous êtes. Desquelles nous sommes toutes.