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Des blâmes injustes aux professeurs et chercheurs universitaires

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M. Facal, votre chronique intitulée «Université et société: dialogue ou divorce?», publiée le 8 août dernier dans Le Journal de Montréal, m’a choqué en raison de son manque de nuances et des blâmes injustes qu’elle fait porter au corps professoral et aux chercheurs universitaires.   

Vous y faisiez plusieurs constats désolants et mal avisés que voici :   

• La recherche universitaire porte sur des sujets trop pointus, voire ésotériques ;  

• Les impacts théoriques et pratiques de la recherche sont rarissimes ;  

• Le but premier des articles scientifiques est de faire progresser la reconnaissance de l’auteur auprès de ses pairs, donc sa carrière ;  

• La majorité des professeurs d’université considèrent qu’il est frivole de participer activement aux débats de société.  

Tentons d’y voir plus clair.   

D’abord, il est exact que la recherche universitaire porte souvent sur des sujets spécialisés, car l'évolution des sciences fonctionne ainsi. Dans beaucoup de disciplines depuis un siècle ou davantage, il n'est plus possible à un seul chercheur de connaître adéquatement l'ensemble de son champ d'étude. Cette spécialisation est le fruit de la complexification de nos sociétés et des enjeux sur lesquels la recherche porte son attention.  

De plus, il est malhonnête d’affirmer que ses impacts sont rarissimes. Une simple visite du site des Fonds de recherche du Québec, qui recense les retombées des projets de recherche qui ont reçu du financement public, permet de constater que la recherche universitaire a des impacts concrets dans une multitude de domaines, allant de la santé aux communications, en passant par le transport, l’éducation, la physique, la science politique ou l’intelligence artificielle. Si les chercheurs universitaires choisissent le plus souvent de publier leurs travaux dans des revues spécialisées, c’est parce que ces publications disposent de comités de pairs qui révisent leurs articles et agissent ainsi comme un gage de la validité des résultats et de la méthode employée.  

À une époque où localement et globalement, nous faisons face à des bouleversements technologiques, environnementaux et sociétaux importants, le travail des professeurs et des chercheurs universitaires est crucial. La recherche, qu’elle soit fondamentale, appliquée, libre ou faite en partenariat avec des organismes publics, des entreprises ou des groupes de la société civile, influence nos vies chaque jour, par le biais des politiques publiques qui s’en inspirent, des services que nous recevons et des produits que nous consommons. A fortiori, selon l’OCDE, les pays qui investissent le plus dans leurs systèmes de recherche et d’innovation possèdent également les économies les plus résilientes face aux changements majeurs qui guettent actuellement le monde du travail. Affirmer, comme vous le faites, que les impacts de la recherche sont rarissimes m’apparaît donc inusité.  

Il est souhaitable que les professeurs d’université participent au débat public et fassent profiter à leurs concitoyens les résultats des recherches qu’ils mènent et des analyses qu’ils en tirent dans un format compréhensible. S’il reste des ponts à construire entre les universités et la société, nous sommes toutefois loin du divorce que vous annoncez comme une catastrophe, en faisant porter au passage l’odieux à vos collègues professeurs. Le dialogue est, au contraire, bien vivant ! En font foi les multiples collaborateurs issus du monde universitaire qui contribuent chaque jour à éclairer l’actualité par le biais des médias. Pensons aux débats de société qui ont animé le Québec depuis quelques mois et qui ont tous bénéficié des analyses et des nuances d’experts s’appuyant sur la recherche : la laïcité de l’État et le port de signes religieux, la pénurie de main-d’œuvre, la légalisation du cannabis, les maternelles 4 ans, les changements climatiques, les tueries de masse, la protection des données personnelles, l’aide médicale à mourir, les changements de paradigmes culturels, organisationnels et juridiques qui ont découlé du mouvement #moiaussi, etc.   

Ces contributions au débat public ne doivent toutefois pas faire l’économie de la rigueur intellectuelle et scientifique sur laquelle s’appuie la crédibilité conférée par le statut d’universitaire. Il aurait été appréciable que cette rigueur, dont vous faites preuve dans vos fonctions professorales, se reflète également dans l’écriture de cette chronique. Il est dans notre intérêt collectif de valoriser les institutions universitaires et leurs artisans, qui nous permettent de poser un regard plus juste sur le passé et le présent et prendre de meilleures décisions pour l’avenir.  

Jean Portugais
Président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU)  

 

Réponse de Joseph Facal  

Monsieur Portugais monte aux barricades pour défendre complètement, totalement, intégralement tout un corps de métier et toutes ses pratiques, comme si celui-ci et celles-ci ne pouvaient pas, comme n’importe quel autre sujet, faire l’objet d’un examen critique. Mais je comprends que c’est son mandat institutionnel.

Reprenons d’abord les quatre affirmations que M. Portugais me prête.  

J’ai écrit très exactement ceci : «Il y a de glorieuses exceptions, mais en gros, cette recherche porte sur des sujets de plus en plus pointus, spécialisés, ésotériques.» M. Portugais, lui, me fait dire qu'elle est «trop» pointue, ce que je n’ai jamais dit, et enfonce une porte ouverte en disant que la spécialisation s’explique par l’explosion des savoirs. Mon propos n’était que le constat d’une évidence, ce que M. Portugais me concède, du moins pour la partie qu’il cite correctement. Certains pourraient néanmoins se demander : la recherche est-elle «trop» pointue ? Ce serait mal poser la question. Il y a de la recherche «pointue» et pertinente...et il y a de la recherche «pointue» et de peu d’intérêt.   

J’ai ensuite dit que les impacts réels sont rarissimes. Je vois mal pourquoi M. Portugais s’en offusque. Le savoir progresse par tâtonnements, par essais et erreurs. Il est donc normal que les impacts réellement importants soient rares. Cela ne met pas en cause la bonne foi de ceux qui s’y consacrent, ni le fait qu’un résultat négatif ait néanmoins l’utilité d’éviter que d’autres chercheurs empruntent cette voie. Il n’est que normal qu’il faille remuer beaucoup de terre pour tomber sur une pierre précieuse. Pourquoi s’en choquer ? Il n’y a rien de «malhonnête» à le dire. Les listes de projets subventionnés – la majorité ne l’étant pas - ne prouvent pas le contraire.   

J’ai ensuite dit que les chercheurs se soucient beaucoup de faire progresser leur carrière. Ici encore, c’est une évidence. Les universités sont méritocratiques et compétitives. Il est donc normal que l’universitaire adopte des stratégies de publication professionnellement gagnantes. Il est naïf de se représenter le chercheur comme un parfait idéaliste uniquement motivé par l’avancement de l’humanité. Quoi, l’université serait le seul endroit exempt d’ambitions et de calculs? Soyons sérieux...   

J’ai aussi dit que la majorité des universitaires ne participent pas ou peu aux débats publics. Ici encore, c’est une autre évidence. Celle-ci crève les yeux si on a des yeux pour voir. De magnifiques exceptions n’infirment pas une règle générale.   

Plus largement, M. Portugais réagit comme quelqu’un qui serait passé totalement à côté des innombrables réflexions critiques sur le monde universitaire, venus de gens qui y ont passé toute leur vie, ou qui ferait semblant d’ignorer leur existence. Pensons aux travaux des regrettés Pierre Bourdieu et Michel Freitag ou, plus près de nous, aux travaux d’Yves Gingras, qui mettent en lumière le côté moins rose de cet univers. Pour ma part, j’enseigne dans une école de gestion que j’aime et respecte. Cela ne m’empêche pas de reconnaître la pertinence des reproches adressés à ce type d’institution par une longue liste de professeurs et chercheurs : Khurana, Mintzberg, Bennis et O’Toole, Parker, Starkey et Thomas, et tant d’autres.    

Tout cela ne veut pas dire qu’il ne se fait pas de l’excellent travail dans le monde universitaire. Mais cela veut dire qu’il s’en ferait possiblement du meilleur encore si, au lieu de défendre le statu quo becs et ongles, nous commencions par reconnaître que nous ne sommes pas au-dessus de la critique et, peut-être même, qu’il y a du vrai dans plusieurs des reproches reçus.