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Une Québécoise au pays des Innus: bilan et certitudes (dixième partie)

Très tôt cette aventure m’a fait comprendre qu’un Québec libre, viable, légitime, fort et surtout durable ne pouvait que se fonder sur un grand partenariat entre nous, littéralement sur une Grande Paix 2.0 .

Une Québécoise au pays des Innus: bilan et certitudes (dixième partie)

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Saints-Anges de Beauce, août 2019, en revenant du dernier pow-wow, 

 

Un jour, il y a très longtemps, on m’a appris que toute vérité n’était toujours que la somme de tous les points de vue. C’est d’ailleurs cette pensée, qui ne m’a plus jamais quitté et qui a mené tous mes gestes, mes voyages et mes rencontres, qui m’a continuellement retenue de penser détenir la vérité sur qui ou sur quoi que ce soit. Ce n’est pas que j’avance dans la vie en n’étant sûr de rien, mais disons que mes certitudes aiment à se garder une petite gêne, une marge d’erreur, car je sais que je suis toujours à un tournant de découvrir un aspect ou même un détail susceptible de tout changer. L’orgueil se gère mieux ainsi et comme le grand but de mon existence est de savoir et non d’avoir raison... 

 

Si l’histoire de mes voyages sur la Côte-Nord est belle, humaine et charmante; si elle a fait du bien et du sens au cœur de bien des gens et si elle a ouvert des discussions des deux côtés, ça ne demeure pas moins un récit totalement subjectif, qui n’est issu que de mon seul regard et de ma seule perspective. Vous partiriez à ma suite en essayant de reproduire tous les paramètres que j’ai décrit que vous ne vivriez pas la même expérience. Vous vivriez la vôtre et la vôtre uniquement, et elle serait assurément différente de la mienne, puisque nous ne partons pas des mêmes places ni n’avons les mêmes outils d’étude et d’analyse. Pourtant, ça ne les empêcherait assurément pas de se recouper, de se confronter ou de se confirmer et finalement de nous dresser un portrait beaucoup plus satisfaisant, beaucoup plus tridimensionnel que ce qu'on nous a enseigné. C’est pourquoi cette série de textes n’a jamais été pensée de sorte à vous persuader que je posséde la vérité, que tout le monde est beau et gentil, qu’on vit au pays des licornes, que la clef que tous nos problèmes se trouvent dans la culture autochtone ou pour flageller un peu plus la conscience de mon peuple qui ne se souvient pas plus du pourquoi on lui refile aujourd’hui la note des crimes commis ici, que du pourquoi il ne la mérite pas. En tout cas, pas comme on aime le fantasmer et le crier sur tous les toits. 

 

Moi, ce que je voulais, c’était offrir une nouvelle perspective à additionner. Je voulais proposer, par la lunette de mon vécu, un regard sur toute la dimension humaine de nos peuples et surtout démontrer par l’exemple que tout dépend toujours de la manière avec laquelle nous allons à la rencontre de l’Autre. De comment nous nous présentons à lui. C’est ce qui a décidé de tout, il y a 400 ans, et c’est ce qui décidera de tout demain encore, j’en suis persuadée.  

 

Une Québécoise au pays des Innus: bilan et certitudes (dixième partie)
Photo: Natacha Turmel

 

Je me revois, non sans une tendresse certaine, à 23 ans, assise devant Tout le monde en parle, blessée par ce que j’étais en train d’apprendre au point de vouloir y faire quelque chose. Un peu moins de sept ans plus tard, je repense aux dernières années et au chemin que j’ai parcouru, je regarde tous ces gens que j’ai rencontrés et tous ceux qui sont devenus des amis sincères et immensément précieux, et j’ai le sentiment d’avoir faire quelque chose d’utile. Je n’ai pas construit une maison, mais j’aime à croire que j’ai peut-être lancé le cordage d’un pont prometteur entre nous ou, à tout le moins, que j’ai peut-être proposé une façon de faire qui en inspirera d’autres. 

 

Si je me laisse remonter mes souvenirs encore plus loin, je me revois, si petite fille, assise devant le dessin animé Pocahontas, avec une poupée à l’effigie de l’héroïne, ma préférée, dans les bras. On peut bien reprocher tout ce qu’on veut à ce film aujourd’hui, il n’en demeure pas moins que c’est lui qui a semé dans mon très jeune esprit toutes les prémisses de ma sensibilité à l’égard des Premières Nations. Qui m’a appris qu’à vouloir s’emparer de toute la Terre, on ne peut en obtenir que sa poussière, qu’il faut toujours quelqu’un pour déclencher le mouvement des ondulations et que ce n’est que lorsqu’on écoute son cœur devant l’inconnu que l’on peut tout comprendre. Surtout, que les bonnes relations ne commencent jamais, jamais en déclarant l’Autre Sauvage. Ces leçons, aussi innocentes soient-elles, ont ainsi contribué à forger la femme qui un jour a voulu savoir au point de partir à leur rencontre. 

 

Il y a un autre aspect important qu’il me faut aborder. Bien qu’au fil des pow-wow, j’ai rencontré et côtoyé des ressortissants de nombreuses nations, je suis consciente que mes amitiés et mes relations, je les ai tissés avec les Innus et que si j’utilise beaucoup l’appellation générique « Premières Nations », je n’oublie jamais, en contrepartie, que ce n’est pas un moule unique. Que s’il y a une différence aussi marquée entre un gars de Québec, de Montréal, de la Beauce ou de Gaspé, même si tous sont Québécois, alors qu’il en va strictement de même avec l’Innu, le Mohawk, le Cri et l’Anishnabe, pour ne nommer que ceux-ci, même si tous sont issus des Premières Nations. Enfin, que le plus élémentaire des respects commence par prendre conscience de la pluralité et de la diversité des grandes familles et des individus. Faire d’abord preuve de cette curiosité que l’on désire susciter soi-même. 

 

Une Québécoise au pays des Innus: bilan et certitudes (dixième partie)
Stéphane Mapachee et Jeffrey Joseph Papatie Photo: Natacha Turmel

 

Je n’ai pas abordé ce sujet dans cette série, car je ne voulais pas l’aiguiller de cette façon, mais une des plus grandes surprises pour moi fut de découvrir que dans sa vaste majorité, les Premières Nations étaient opposées, sinon hostiles à l’idée d’un Québec indépendant. Surprise, parce que je partais bêtement du principe qu’après la loi sur les Indiens, l’expulsion des territoires, les réserves, le vol des enfants, les pensionnats et alouette, que n’importe qui serait poussé à rejeter la domination responsable de ces grands malheurs. J’allais pourtant découvrir que la réalité était tout autre et que j’avais désormais le choix de faire des Premières Nations mes adversaires politiques, de les voir comme une entrave maudite aux aspirations de mon peuple, ou d’aller voir, écouter et poser mes questions de sorte à comprendre et ainsi mieux réfléchir. Réfléchir équitablement. Quand je nous vois nous battre pour être reconnus et respectés à titre d’un des deux peuples fondateurs du Canada, je me dis qu’il est très étrange, étant donné que nous savons toute l’importance symbolique que ça a, que nous ne faisions pas de même ici, car bien avant les Européens, il y avait ces nations, ces peuples, ces gens, ces vies, ces réalités et leur histoire. La Nouvelle-France n’est pas née d’une feuille de chou. Les Premières Nations en incarnent les racines infiniment profondes, toute sa survie, l’essence de sa philosophie et de sa personnalité unique, puisque c’est à leur contact que les Français sont devenus Canadiens. Et c'est de ces anciens Canadiens que sont nés les Québécois. C’est un élément fondamental de notre histoire en terre américaine qu’il nous faut impérativement cesser de négliger.  

 

De fait, si par principe et si de toute mon âme je crois en l’indépendance du Québec, très tôt cette aventure m’a fait comprendre qu’un Québec libre, viable, légitime, fort et surtout durable ne pouvait que se fonder sur un grand partenariat entre nous, littéralement sur une Grande Paix 2.0 . Pas dans un principe de charité odieuse, mais basée sur la compréhension profonde et irrévocable que nous sommes des peuples complémentaires et essentiels à la santé et à la prospérité de la nation. 

 

Une Québécoise au pays des Innus: bilan et certitudes (dixième partie)
Les signatures des 39 nations autochtones avec les Français lors de la Grande Paix de 1701 Source: Wikipédia

 

Les dernières années ont fait que plus jamais je n’ai pu penser le Québec autrement qu’avec les Premières Nations, que leurs intérêts me tiennent à coeur tout autant que les miens et que je n’ai plus jamais vu l’intérêt de faire l’indépendance si c’était pour la faire à la canadian. Vraiment, avant quoi que ce soit d’autre, je pense que c’est par là que l’on doit commencer, car sous toutes les raisons dites officielles, j'ai l'impression tenace c’est d’abord pour ça que nous avons échoué en 80 et 95, car séparés, nous ne sommes au mieux que des résistants tenaces, mais ô combien fatigués. Parce qu’eux sans nous et nous sans eux m’apparaît comme a + b = y à qui on ne cesse de nier une variable pour ensuite se surprendre d’être continuellement incapables de résoudre l’équation. Nous avons déjà réussi une fois, dans notre histoire. Je crois, je sais et je sens que nous pouvons réussir à nouveau. Nous avons tout ce qu'il faut pour le faire et il en va de notre salut à tous. 

 

Que nos enfants s’épousent si l’amour les y conduit, mais je crois que Champlain avait tort en pensant que la grande nation dont il rêvait assimilerait tout le monde par le lit, plutôt que de lier nos peuples par la reconnaissance mutuelle, le respect de nos différences complémentaires (je ne le dirai jamais assez), par l’échange juste et équitable et le dialogue soutenus, et dans la célébration de tout ce qui nous unis, de tout ce que nous partageons déjà, sans même en avoir concrètement conscience, même si tellement d’entre nous, des deux côtés, le soupçonnent déjà dans leurs tripes. 

 

Pour l’heure, je terminerai par le plus sincère, par le plus immense des mercis à tous ceux qui m’ont non seulement accueillis dans le Nord, mais qui se sont surtout laissés voir et touchés par moi, qui m’ont ouvert leur bras, leurs cœurs et leurs traditions. Ma gratitude, mon respect et ma tendresse vous sont acquis pour toujours, car non seulement m’avez-vous appris plus que ce que vous en avez sans doute conscience, mais parce que je ne vous ai pas seulement rencontré vous, en chemin, mais moi-même dans la foulée. Merci car vous m’avez fait ressentir mes propres ancêtres à travers tout ce que j’ai éprouvé pour vous. C’est précisément la raison qui me fait tenir aujourd'hui le grand pari que, bien plus tôt que tard, nous nous retrouverons et que nos mains se serreront à nouveau, comme autrefois et comme il n’aurait jamais dû en être autrement.  

 

 

Une Québécoise au pays des Innus: bilan et certitudes (dixième partie)
Photo: Natacha Turmel

 

 

C’est ici que se termine pour l’instant mon récit, même si l’aventure continuera de se poursuivre pour moi et que la suite mon témoignage se retrouvera éventuellement dans mes autres projets littéraires. Pour l’instant, le vent gonfle déjà mes voiles et mon petit doigt, encore lui, me murmure que mes souliers s’en iront bientôt marcher en Terre sainte et Dieu seul sait, sans mauvais jeu de mots, tout ce que j’irai y apprendre et tout ce que j’aurai ensuite à partager. En attendant la prochaine aventure, chers amis et précieux lecteurs, je vous dis à bientôt.