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Normes éthiques et emplois: le coup de maître d’un pro de la combine politique

Normes éthiques et emplois: le coup de maître d’un pro de la combine politique
AFP

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Quand il est question de violer des normes éthiques pour attirer ou protéger des emplois utiles à sa réélection, Justin Trudeau n’a rien à montrer à un maître de la combine politique: le sénateur du Kentucky et leader de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell. 

On ne parle que de cela depuis quelques jours dans les milieux de la politique fédérale canadienne. Justin Trudeau a été trouvé coupable d’avoir enfreint les normes éthiques du gouvernement fédéral pour faire pression sur son ex-ministre de la Justice afin de favoriser SNC-Lavalin. Bien sûr, dans le contexte québécois il est difficile de défendre toute décision qui menace un fleuron du Québec Inc. et tous les emplois qui viennent avec. Le commissaire à l’éthique a jugé qu’il s’agit d’une infraction grave, mais il n’y a pas là matière à poursuite criminelle. Aux électeurs, donc, de juger. Dans un tel cas, la partisanerie et les considérations économiques prennent facilement le dessus sur les considérations éthiques. 

Ce genre de raisonnement fait écho à ce qu’on a entendu à la défense de Donald Trump dans le dossier de ses relations avec la Russie. Ce qu’il a fait dans l’affaire russe, en acceptant à bras ouverts l’aide des agents du régime de Poutine à sa campagne électorale, allait à l’encontre de l’éthique mais comme on ne peut pas démontrer qu’un crime a été commis, le principal intéressé et ses fidèles partisans s’en lavent les mains.  

Moscow Mitch 

Un autre cas américain récent vient illustrer cette tension entre l’éthique et la politique partisane, avec en prime des centaines de millions d’investissements et des centaines de bons emplois en jeu. Je résume l’histoire. Un des plus importants oligarques de l’entourage de Vladimir Poutine est Oleg Deripaska, fondateur de l’empire industriel RUSAL, deuxième producteur mondial d’aluminium. Comme tous les grands groupes industriels russes, RUSAL était particulièrement touché par les sanctions économiques américaines imposées successivement suite à l’annexion de la Crimée par la Russie et à l’ingérence russe dans l’élection de 2016.  

Plus tôt cette année, juste avant un vote crucial au Sénat sur les sanctions, un dirigeant de Braidy Industries, «fleuron» de l’économie du Kentucky, rencontrait ses vis-à-vis de RUSAL au sujet d’une offre d’investissement de 200 millions $ dans une aluminerie à Ashland, Kentucky. Cette usine, la plus grande du genre aux États-Unis, promet environ 600 bons emplois directs et des milliers d’emplois indirects à une région et à un État qui en ont bien besoin. Même si une majorité bipartisane du Sénat était prête à voter pour maintenir les sanctions, l’intervention du leader de la majorité au Sénat a suffi pour empêcher le vote, ce qui a eu pour effet de lever les sanctions et d’ouvrir la porte au «cadeau» de RUSAL à l’État du Kentucky. C’est entre autres cet épisode qui a valu à McConnell le surnom qui lui colle désormais à la peau: Moscow Mitch. 

L'éthique ou le «fleuron»? 

Ce cas est plutôt transparent. Malgré un fort consensus bipartisan au Congrès en faveur des sanctions, McConnell a choisi de ramer dans l’autre direction pour consolider ses assisses politiques de plus en plus fragiles dans son État. Ça lui a réussi. Au Kentucky, personne n’ose lever la voix pour dénoncer ce qui a toutes les allures d’un immense pot-de-vin politique de la part d’un oligarque russe proche de Poutine pour infléchir la politique étrangère des États-Unis à leur avantage. Bien sûr, McConnell nie l’existence d’un lien entre l’investissement et sa décision de renverser la politique de son propre parti sur les sanctions. Il n’a rien fait de «criminel». L’accumulation de coïncidences dans cette affaire est toutefois tel que personne n’est vraiment dupe. S’il n’y a pas eu collusion entre McConnell et Braidy Industries, d’une part, et RUSAL et Deripaska, d’autre part, c’est rudement bien imité (voir ici ). 

Au Kentucky, il est difficile de trouver un politicien, démocrate ou républicain, pour critiquer l’implication de RUSAL dans ce projet colossal et pour dénoncer le rôle crucial de McConnell pour ouvrir toute grande la porte à un copain de Poutine. Maintenant que le projet est sur les rails, les emplois qui y sont liés ne sont plus théoriques. C’est un fait accompli qui pourrait fort bien faire la différence entre la victoire et la défaite en novembre 2020 pour «Moscow Mitch», dont le taux d’approbation oscille entre 20% et 30% (voir ici), ce qu i fait de lui un des politiciens les plus impopulaires aux États-Unis.  

De quel côté pencheront les électeurs du Kentucky en 2020? Il est encore tôt pour le dire, mais il n’est pas trop tôt pour prédire ce qui prendra le dessus dans l’esprit de bien des électeurs entre le respect des règles d’éthique et la promotion des intérêts d’un «fleuron» de l’économie.