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«Elle ne méritait pas ma rage»

Un agresseur raconte son cheminement, après avoir commis de la violence conjugale

David Chan
Photo PIerre-Paul Poulin David Chan raconte comment il est arrivé à aller chercher de l'aide psychologique, alors qu'il a fait vivre de la violence physique à son ex-conjointe. St-Hubert, 1 aout 2019. PIERRE-PAUL POULIN/LE JOURNAL DE MONTRÉAL/AGENCE QMI

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L’étiquette d’agresseur colle à la peau de David Chan. Longtemps habité par la colère et la rage, il a touché le fond du baril après avoir frappé son amie de cœur. Le trentenaire partage son chemin de croix pour faire de la violence une chose du passé, espérant ainsi inspirer d’autres personnes violentes à aller chercher l’aide dont elles ont besoin. 

« Cette femme [une de ses ex-copines] mérite tout ce qu’elle veut [dans la vie]. Elle ne méritait pas ma rage, que j’avais accumulée depuis tant d’années. C’est elle qui a reçu toutes mes accumulations. Maintenant, je lui souhaite la plus belle des vies », lance l’homme de 34 ans.  

David Chan accepte de lever le voile sur le calvaire qu’il a fait vivre à celle qu’il aimait, dans l’espoir d’inciter d’autres personnes violentes à prendre conscience qu’ils ont le devoir d’aller chercher de l’aide.  

À première vue, David Chan n’a rien de bien différent des autres hommes de son âge.  

Il mène une vie de banlieue rangée dans sa maison de Brossard. Il travaille chez Costco en tant que commis. Dans ses temps libres, il enseigne le breakdance dans un studio de la Rive-Sud.  

Derrière ce visage souriant et passionné se cache un passé trouble, ponctué de violence.  

Étiquette à porter  

« C’est une étiquette [celle d’agresseur] qui est sur moi. Ce n’est pas facile. Ça ne me dérange pas d’en parler. Je veux prouver aux gens que ce n’est plus moi », assure-t-il.  

« Ç’a déjà été moi, admet-il. Je l’ai accepté. Je me suis pardonné. Maintenant, j’ai changé et je dois bouger. »  

David Chan a passé la plus grande partie de sa jeunesse à Montréal et à Brossard, sur la Rive-Sud.  

Ses parents se séparent lorsqu’il est âgé d’à peine deux ans. Il est élevé principalement par sa mère. Ce n’est qu’à 14 ans qu’il emménage avec son père.  

Mais il n’est jamais bien loin de son frère de quatre ans son aîné qui a toujours été son meilleur ami. Son mentor.  

N’empêche que M. Chan raconte avoir assisté à de nombreuses scènes violentes pendant son enfance. Assez pour vouloir enfouir ces souvenirs très loin et ne plus jamais y repenser. Du moins, c’est ce qu’il croyait... Jusqu’à ce qu’il réalise que lui-même était très agressif et impulsif.  

Signal d’alarme  

Une fois adulte, David Chan vit une relation trouble avec une copine dont il était intensément amoureux.  

Après seulement quelques mois de fréquentation, il a déjà levé la main sur elle à trois reprises.  

Il ne se comprend plus lui-même. Il sait très bien que peu importe la situation ou les mots que sa blonde pouvait lui avoir dits, personne ne méritait de se faire gifler. Jamais.  

Un signal d’alarme s’allume en lui.  

Troublé, malheureux, honteux et surtout rongé par la culpabilité, David Chan décide alors, de lui-même, d’aller suivre une thérapie de groupe.  

L’organisme Entraide pour hommes, sur la Rive-Sud de Montréal, s’avère une révélation pour lui. Une bouée à laquelle s’accrocher.  

C’est grâce à ce groupe d’entraide qu’il réalise avoir été lui-même victime de violence. Et, qu’il a besoin d’aide pour faire cesser le cycle de la violence.  

Il s’engage alors dans une première thérapie de 20 semaines qu’il compare à « sa médication ».  

Le fond du baril  

Mais après seulement neuf semaines de thérapie, il touche le fond du baril. Il serre le cou de sa copine.  

C’en est trop pour elle, qui met un terme à leur relation peu de temps après. C’était la meilleure chose à faire, admet le danseur, avec le recul.  

Désormais seul, David Chan est convaincu qu’il ne réussira jamais à dompter la violence qui l’habite. Ce dernier épisode de violence imposé à son ex-copine en est la preuve, croit-il.  

Un peu à la manière d’un toxicomane, il craint ne pas pouvoir vivre sans « sa drogue », c’est-à-dire la violence.  

Malgré tout habité d’une volonté de grandir et changer, il n’abandonne pas pour autant les séances de groupe.  

« Tout le long de la séance après l’événement, je ne faisais que pleurer. J’étais découragé », raconte-t-il.  

Puis, il comprend certaines choses, au fil des témoignages d’autres hommes comme lui, entendus en thérapie.  

Semaine après semaine, il réalise que plusieurs d’entre eux avaient réussi à se bâtir une nouvelle vie exempte de violence, malgré les embûches rencontrées. Et plusieurs avaient eux aussi déjà rechuté.  

« Entraide pour hommes m’a appris à mieux m’exprimer, à bien comprendre c’était quoi la communication entre deux personnes. C’est facile de dire que lui ou lui est un agressif, mais quand ça t’arrive, c’est difficile à gérer, si tu n’es pas bien outillé », affirme-t-il.  

Depuis, tout comme un alcoolique ou un joueur compulsif, David Chan apprend au quotidien à gérer ses démons intérieurs.  

« J’ai longtemps carburé à la violence. C’était ça mon essence. La première journée de thérapie, je me suis demandé qui j’étais sans cette colère, sans cette rage. Ça me faisait peur de me dire que je n’avais plus besoin de ça pour me protéger. C’était mon outil de protection. C’était mon armure. Je ne savais pas qui j’étais sans ma violence, lance-t-il. On m’a appris qui j’étais [en thérapie]. »  

Ce passé est maintenant derrière lui, assure-t-il. Même qu’il peine à croire avoir déjà été l’acteur principal de différentes scènes d’horreur. Il est convaincu qu’il ne lèvera plus jamais la main sur une femme. Il sait cependant qu’il trimera toute sa vie pour contrôler son côté explosif.  

Il apprend à gérer son impulsivité et sa rage au quotidien avec les outils qu’on lui a enseignés.  

Maintenant, lorsqu’il est en colère, il se retire, respire, danse.  

La danse l’aide énormément. Lorsqu’il voit les jeunes danser, il est heureux. C’est sa passion. C’est palpable. Il aimerait que chacun de ses élèves croie en lui. Il souhaite leur bonheur, mais aussi il essaie de leur enseigner à semer du bon autour d’eux.

Peur d’être en couple à nouveau  

David Chan poursuit sa thérapie et des rencontres privées. Il est mieux outillé, il lit sans cesse des bouquins pour pousser ses réflexions et mieux comprendre son passé. Mais il sait que la prochaine étape ne sera pas facile.  

Soit celle de rencontrer une femme qui acceptera son passé.  

« J’ai peur d’être en couple. Je ne sais pas quoi dire, comment le dire, j’ai peur de faire un mauvais pas et que la personne réagisse. J’ai une énorme peur du rejet. Aujourd’hui, je veux vivre dans l’honnêteté sans plus rien cacher. Alors, il y a des femmes qui m’ont parlé de la violence et à qui j’ai dit la vérité et elles m’ont quitté. Certaines m’ont enlevé de Facebook tout de suite. C’est dur, ce n’est pas facile de vivre avec ça, même si ce n’est plus moi », conclut-il.  

S’il redoute la réaction d’une ­future copine face à son passé, il est confiant qu’il ne frappera jamais une femme à nouveau.  

David Chan souhaite un jour donner au suivant. Il veut venir en aide aux hommes aux prises avec des troubles de violence pour ainsi limiter les drames familiaux et conjugaux.  

Il est persuadé que tout le monde peut retrouver le droit chemin, mais pas seul. En allant chercher de l’aide.

Au Québec, en 2015 (dernières données disponibles) 

  •  19 406 personnes ont été victimes de crimes contre la personne dans un contexte conjugal  
  •  78 % étaient des femmes  
  •  22 % étaient des hommes 
  •  8 fois sur 10 les auteurs présumés de violence conjugale sont des hommes 

 *Source Institut national de santé publique