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L’avion fleurdelisé

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Relativement jeune dans son secteur, la ligne aérienne du groupe Transat a franchi tout un parcours en 32 ans d’existence.

Ses vols sont devenus plus confortables, son personnel est hyper courtois et l’entreprise est devenue un joueur majeur parmi les voyagistes. Un authentique succès québécois, qui vient d’ailleurs d’être élu pour deux années consécutives meilleure compagnie aérienne de vacances au monde.

Ce secteur demeure toutefois moins lucratif que celui des voyages d’affaires, de sorte que Transat reste sur le seuil de la rentabilité, bien qu’elle dispose de liquidités d’importance et d’une direction stable, peut-être trop. L’excès de prudence, en affaires, devient parfois imprudent.

Il était donc prévisible qu’Air Canada saute un jour sur l’occasion de faire disparaître un concurrent en se l’appropriant.

Ce qui est surprenant, c’est que la direction de Transat se soit ainsi laissé étreindre par son ennemi de toujours. On avait pourtant toujours perçu qu’il y avait dans la mission même d’Air Transat une volonté de résistance, celle de faire voler des avions battant pavillon fleurdelisé.

Piètre prestation

Air Canada se compare plus qu’avantageusement à d’autres grands joueurs de l’industrie avec qui elle est en concurrence directe, comme Air France, American Airlines ou United Airlines. C’est comme citoyen corporatif que son bilan laisse à désirer.

Il y a sa piètre prestation de services en français, qui lui vaut le titre d’institution canadienne faisant l’objet du plus grand nombre de plaintes au Commissaire aux langues officielles. Il y a sa politique de prix rédhibitoire, qui désavantage les régions excentrées. Il y a ce recours collectif dont elle fait l’objet pour avoir exagéré une surcharge de carburant facturée à ses clients. Il y a la manière dont elle s’est défaite de ses engagements de maintenir à Montréal, mais aussi dans d’autres villes canadiennes, de bons emplois liés à l’entretien de ses avions et à la formation de ses pilotes.

La récente manne de 52 millions tombée sur Calin Rovinescu, PDG d’Air Canada ayant liquidé un imposant bloc d’actions dans le contexte précédant l’approbation du rachat par les actionnaires de Transat ne fait qu’ajouter une insulte à la blessure. Ça et la bonification longuement attendue de 13 $ à 18 $ l’action de l’offre d’Air Canada, sous la pression de Letko Brosseau, actionnaire d’importance des entreprises. On pensera à toutes ces bonnes gens lorsque le coût du billet d’avion augmentera, nécessairement.

Pour l’heure, les employés d’Air Transat sont inquiets, déçus que des années d’héroïque résistance face à Air Canada se concluent par une reddition. Il y aura des pertes d’emplois, c’est inévitable, sinon il n’y aurait pas d’intérêt pour les entreprises à consolider leurs activités.

Cette transaction n’est pas dans leur intérêt, ni dans celui du consommateur et surtout pas dans celui du Québec.

Le temps presse

Pourtant, il y a des joueurs — et pas les moindres — qui pourraient s’impliquer dans un sauvetage québécois de Transat. Il y a le Groupe Mach, la Caisse de dépôt, le Fonds de Solidarité et le PDG d’une autre grande entreprise québécoise, Pierre Karl Péladeau, pour ne pas le nommer.

Tout ce qui semble manquer, c’est une concertation pour formuler une offre crédible aux actionnaires qui, à la fin, feront bien ce qu’ils veulent avec leurs avoirs.

Est-ce le gouvernement du Québec qui devrait réunir ces gens à la table ? On ressent que la situation est inconfortable pour François Legault. Attaché à la protection des fleurons québécois jusque dans sa chair, on comprend que tout devient plus complexe quand il s’agit d’Air Transat, son bébé, dont il a de surcroît jadis cédé la garde dans un contexte difficile. Le premier ministre sent peut-être qu’il n’a pas les coudées franches pour agir comme son cœur lui dicterait de le faire, sans qu’on lui impute tous les motifs indignes du monde.

Pourtant, il s’agit ici de raison d’État. À l’ère du village global, qu’une petite nation comme le Québec compte sur son propre transporteur aérien constitue un atout à conserver dans son jeu et Transat figure, à juste titre, dans le firmament des fleurons du Québec.

Qu’attend ce qu’on appelait jadis le Québec inc. pour s’assurer qu’il continue de flotter bien haut ?

Le temps presse. Vendredi, la messe aura été dite.