/misc
Navigation

Une vraie solution à la crise des médias

Coup d'oeil sur cet article

Ça devait être en septembre 2015. J’assistais à l’un de mes premiers cours en journalisme à l’école des médias de l’UQAM. Tous un peu nerveux et fébriles, nous sommes une vingtaine d’élèves qui commencent à apprendre les rudiments du métier de journaliste. 

Notre professeur nous accueille brusquement en nous lançant une petite bombe : « Savez-vous réellement dans quoi vous vous embarquez ? Le journalisme traverse une des pires crises de son histoire. Il n’y a pas de job et pas d’argent à faire. Vous êtes mieux d’aller en marketing. »  

Surpris et un peu tourmentés de notre choix de carrière, force est aujourd’hui de constater que ce professeur n’avait pas tort. Le journalisme n’est pas un métier d’avenir en 2019.  

Voilà que cette semaine, c’était au tour de Capitales Médias – Le Soleil, La Voix de l’Est, La Tribune, Le Nouvelliste, Le Quotidien et Le Droit – d’éprouver d’importantes difficultés financières, euphémisme pour dire que ces six quotidiens régionaux sont au bord de la faillite.   

Ce ne sont pas les seuls ; Le Devoir a connu son lot de difficultés même s’il est présentement en meilleure posture, La Presse est devenu un OBNL, CTV a annoncé des compressions, et VICE Québec a mis la clé sous la porte. Sans compter les nombreuses publications hebdomadaires de quartiers qui vivotent. 

Bref, c’est une véritable coupe à blanc à laquelle sont confrontées toutes les salles de nouvelles québécoises. 

Le problème 

Nous avons vu, cette semaine, beaucoup de voix qui se sont élevées pour demander au gouvernement du Québec de lancer une bouée de sauvetage aux journaux de Capitales Média. Le prêt d’urgence de 5 millions du gouvernement Legault est certainement une sage décision, en attendant qu’un acheteur plus expérimenté que Martin Cauchon se manifeste. Mais cela ne constitue pas une solution à long terme.  

En effet, au-delà des batailles commerciales et des désaccords idéologiques, une société mature comme le Québec ne peut pas se permettre la fermeture de six quotidiens régionaux, essentiels pour la reddition de comptes des élus régionaux et locaux et de la vitalité de nos régions. 

En revanche, cette aide gouvernementale est temporaire et périlleuse, tout comme l’est également l’aide financière de 595 millions sur 5 ans promise par le gouvernement Trudeau.  

Temporaire, parce que ces aides sont comme apposer un diachylon sur une coupure profonde. Même avec un plaster, la plaie continuera de saigner et de s’infecter. 

Puis périlleuse, car elle place les entreprises de presse en position de dépendance face aux gouvernements. Peu importe si la plupart des journalistes font un travail honnête et rigoureux, reste que toute possibilité ou surtout toute apparence de possibilité d’ingérence dans le travail journalistique n’est jamais souhaitable. Ici, l’indépendance ne doit pas être un projet, mais bien une réalité quotidienne. 

Pour retrouver une presse en santé, il faudra bien sûr appliquer un bouquet de mesures. Michel Girard, chroniqueur économique au Journal, en explique quelques-unes dans sa chronique d’hier

Cela dit, la seule solution qui soit pérenne est la taxation pure et simple des géants du web – à commencer par Facebook –, pour ensuite une redistribution équitable de cette dite taxe aux différents médias.  

Puisqu’en accordant seulement des aides sporadiques, les gouvernements évitent le réel problème : la fuite des revenus publicitaires des journaux vers Facebook et Google. 

La responsabilité de Facebook 

Analysons les chiffres de Facebook. En 2018, à l’échelle mondiale, Facebook a généré 55 milliards en revenu publicitaire, dont 3,6 milliards du Canada. Tout cela à partir de contenus qu’ils diffusent, mais qu’ils ne produisent pas. Votre fil d’actualité Facebook n’est rien d’autre qu’une autoroute où transitent des contenus créés par des tiers. Un de ces tiers, ce sont les médias. 

Pendant ce temps-là, les journaux canadiens ont perdu 66% de leur revenu publicitaire depuis 2005. 

De plus, parmi les données que Facebook révèle, Mark Zuckerberg a admis en 2018 que 4% du contenu que les utilisateurs voyaient sur leur fil d’actualité provenait strictement des médias.  

Si on applique ce pourcentage sur le montant des revenus publicitaires de Facebook au Canada, l’entreprise a donc engrangé près de 150 millions de dollars seulement à partir du contenu des médias.  

En contrepartie, Facebook n’a pas donné une seule cenne aux médias, mis à part un peu plus de trafic sur leur site web. Ce n’est pas ce que nous pourrions appeler une relation d’affaires donnant-donnant.  

Alors, pourquoi ne pas appliquer une taxe à Facebook sur le montant généré par les médias et la redistribuer à ceux-ci à partir de critères précis et équitables ? Cela me semble être une idée logique et facilement applicable. C’est d’ailleurs l’une des idées portées par Jean-Hugues Roy , professeur de l’école des médias de l’UQAM.  

Cette taxe qu’on pourrait même appeler « Taxe Facebook » (c’est joli, non ?) aurait pour but de rétablir un équilibre. Une relation d’affaires qui se ferait maintenant d’égal à égal, où les revenus seraient enfin distribués des deux côtés, diffuseurs et producteurs d’informations.  

À cette ère de désinformation et de surabondance de nouvelles, nos médias ont plus que jamais besoin de se débarrasser de leur respirateur artificiel. Ils ont besoin de souffler un peu plus pour que ses artisans aient encore les moyens de faire correctement leur travail.  

Tant que nos gouvernements ne feront qu’ajouter un peu plus d’oxygène dans ce respirateur artificiel sans s’attaquer au véritable problème, ils resteront les heureux complices du déclin du journalisme au pays, et donc de notre démocratie.