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Miracle au pays de l'anglais intensif

Miracle au pays de l'anglais intensif
Photo d'archives, Agence QMI

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Vous avez lu l’article « L’anglais intensif ne nuit pas au français » ? Si vous êtes un fan de l’anglais, j’imagine que la rentrée scolaire sera enfin la chance d’éduquer votre entourage quant aux vertus de la langue de Shakespeare. 

Qui sait, vous réussirez peut-être à convaincre l’équipe école de votre enfant (ou même vos collègues) que le salut du francophone colonisé passe inévitablement par l’anglais. 

Ainsi, selon une étude du ministère de l’Éducation, « il apparaît qu’en plus de contribuer au développement des compétences en anglais, l’enseignement intensif de l’anglais langue seconde pourrait favoriser les apprentissages en français et en mathématique ». 

Vous voulez améliorer le français chez les jeunes ?  

« Au sein d’une même cohorte, les élèves issus de l’anglais intensif ont réussi l’épreuve écrite de français dans 83 % des cas, contre 76 % des élèves ayant suivi le programme normal. » 

Comment expliquer ce miracle ? 

Vérification faite 

Ce genre de « bonne » nouvelle fait habituellement un ravage considérable auprès de l’opinion publique parce qu’une minorité de lecteurs pousseront davantage la réflexion et la recherche.  

Marc St-Pierre a lu l’étude. Son avis sur la question ? 

« Je dirais qu’il faut faire preuve de beaucoup de retenue avant de tirer des conclusions, les deux échantillons comparés n’étant pas comparables avant l’entrée des élèves à l’intensif. Il est juste normal et prévisible que les élèves inscrits à l’anglais intensif maîtrisent mieux cette langue à la fin de leur parcours. Ce qui cloche, c’est d’établir une relation de cause à effet entre ce programme et une amélioration des résultats en français et maths...dont on a coupé de moitié le temps d’enseignement. Il y a un certain nombre de variables intermédiaires qu’on n’a pas considérées. » 

Un point de vue partagé par Julie Bouchard, professeure de linguistique appliquée à l’UQAC : 

« Il est important de souligner la différence dans le statut socioéconomique des élèves qui étaient inscrits dans le cours intensif et dans le cours régulier ce qui a aussi un effet sur la réussite scolaire des enfants. En somme, comme il est administré présentement le programme fonctionne, mais ce ne serait pas nécessairement le cas s’il devenait obligatoire. Il est fort probable que les élèves qui s’y inscrivent présentement ont des caractéristiques qui leur permettent de réussir à l’école. » 

J’ai aussi lu ledit rapport.  

« Dans le premier échantillon (anglais intensif), la langue maternelle de plus de 90 % des élèves est le français, tandis que celle d’environ 6 % des élèves est une autre langue que le français ou l’anglais. L’échantillon constitué d’élèves qui ont reçu l’enseignement ordinaire compte plus de jeunes dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais (entre 9,4 % et 16,3 %).  

Par ailleurs, la proportion d’élèves qui ont un plan d’intervention varie de 12,5 % à 16,6 % dans le groupe ayant bénéficié de l’enseignement intensif. Cette même proportion varie entre 21,9 % et 26,0 % dans le groupe de l’enseignement ordinaire.  

Précisons également que près de la moitié des élèves inscrits en enseignement intensif sont issus d’un milieu socioéconomique favorisé, alors qu’entre 23,5 % et 33,6 % des élèves ayant reçu l’enseignement ordinaire viennent d’un milieu socioéconomique favorisé.  

De plus, autour de 10 % des élèves ayant suivi l’enseignement intensif viennent d’un milieu défavorisé, ce qui est le cas du tiers des élèves inscrits à l’enseignement ordinaire. »  

Des questions ? 

Pensée critique 

N'en déplaise aux croyants, au pays de l’anglais intensif, il n’y a pas de miracle. 

Mais le mal est fait. Cet article risque d'engendrer un délire pro-anglais sur un fond de légende pédagogique. 

Pourquoi remettre en question une pseudo-solution à coût nul ? 

Je sais. Je brise la fête.  

La vie serait tellement plus facile au pays des licornes. 

D’ailleurs, il s’agit de l’une des missions de la gestion axée sur les résultats, soit « la mise à l’écart des premiers déterminants de la réussite scolaire : le statut socioéconomique et la scolarité de la mère, dédouanant ainsi l’État de sa responsabilité à éliminer la pauvreté comme intervention prioritaire pour améliorer la réussite éducative des élèves québécois » - Stéphanie Demers, professeure, UQO  

Un constat un peu moins « glamour » n’ayant pas l’avantage de protéger les acquis de certains. 

À titre d’enseignant, cette histoire d’anglais m’a rappelé l’importance de mon rôle.  

Je laisse donc le mot de la fin à Normand Baillargeon

« La rentrée est souvent un moment privilégié pour prendre d’ambitieuses résolutions pédagogiques pour l’année qui s’amorce. Je vous en propose une : accorder une grande attention à la pensée critique. Penser de manière critique est sans doute une finalité depuis toujours consensuelle en éducation, une finalité dont l’importance, à l’heure des fake news, du dénialisme et des légendes urbaines, sera sans doute admise par chacun comme d’une cruciale importance. »