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Québec est en train de se réinventer, selon Robert Lepage

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 Emballé par l’ouverture du Diamant, Robert Lepage voit grand pour Québec. Dans une entrevue accordée au Journal lors de l’inauguration, vendredi, il affirme que la capitale peut maintenant aspirer à jouer dans les mêmes ligues que les grandes capitales européennes. 

 Quels sentiments vous habitent ce week-end? 

 «L’année dernière, je m’attendais d’être terriblement excité quand le grand jour allait arriver. Mais ça fait déjà un mois que nous sommes partis de la Caserne et que nous sommes installés, alors tous les jours ont été une source de ravissement et de découvertes. C’est dix fois, cent fois mieux que ce qu’on pensait. C’est rare qu’on puisse dire ça d’un projet parce qu’il y a toujours des coupures, des compromis. Malgré tout, ça demeure un lieu extraordinaire. C’est comparable à de grandes salles dans lesquelles j’ai joué un peu partout, par exemple à Athènes ou Barcelone. C’est un lieu absolument extraordinaire. De plus, tout l’aspect public est très beau, très élégant, très invitant.» 

 Mais y a-t-il un moment en particulier qui vous a davantage touché? 

 «Il y a la salle de spectacle, qui a été une boite de béton pendant très longtemps. Un jour, ils y ont fait des tests de son et j’ai entendu de la musique pour la première fois. L’acoustique est absolument incroyable. C’est là que j’ai compris que nous étions vraiment en train de faire une salle de spectacles où il y aurait des concerts, de l’opéra.» 

 Il y a maintenant longtemps, le projet initial était de s’installer dans une caverne sous les bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency. Êtes-vous satisfait du plan B? 

 «Tout à fait. Cela dit, l’autre projet était très excitant mais il n’était pas très citoyen parce qu’il coûtait 200 millions. Ça n’avait pas de bon sens. C’était donc un compromis pour nous de dire qu’on y allait pour le plan B. Finalement, ce n’est plus un plan B. Tout à coup, le Diamant, par rapport à ce qu’il apporte à la ville, a beaucoup plus de sens ici, à place d’Youville. Ça nous oblige à faire des choses en synergie avec le Palais Montcalm, avec le Capitole. On va beaucoup plus dynamiser la ville avec le Festival d’été, ComediHa!, le Festival de cinéma. À un moment donné, on va tous collaborer. Je pense que ça a plus d’impact que faire cavalier seul dans le Batcave. On se complète bien et il n’est pas dit qu’on ne fera pas des coproductions.» 

 Est-ce qu’un pôle culturel similaire à ce qu’on retrouve maintenant à place d’Youville existe ailleurs dans le monde? 

 «Oui et je pense à une ville comme Bilbao. C’est une ville qui était un peu en dehors de la carte, riche et industrielle au début du siècle mais qui est devenue pauvre quand l’industrie a périclité. Le gouvernement espagnol a investi beaucoup et c’est là qu’ils ont fait le fameux musée Guggenheim et que Philippe Starck s’est installé. Et Bilbao est devenue une des grandes destinations en Europe. C’est un lieu qui s’est réinventé et je sens la même chose à Québec. Ça prend du temps parce qu’on n’a pas les mêmes moyens que la communauté européenne. Mais la rénovation du Palais Montcalm, le Capitole, nous, le pavillon Lassonde, l’amphithéâtre : ce sont tous des gestes très importants qui mettent Québec sur la carte sur le plan culturel et qui créent un tourisme culturel. C’est un peu ça notre problème. On a beaucoup de tourisme mais nous ne les avons pas sollicités. Alors nous avons toute une équipe qui travaille sur les bateaux de croisière et au Château Frontenac.» 

 A-t-on déjà une clientèle de l’extérieur parmi les gens qui ont acheté des places pour les premiers spectacles présentés cet automne? 

 «Par les cartes de crédit, on voit beaucoup de 514. Il y a aussi des gens qui appellent de New York, de Toronto. C’est certain que quand le Diamant aura roulé, qu’il sera embarqué dans les habitudes et aura une réputation, cette présence deviendra de plus en plus évidente.» 

 Manque-t-il quelque chose à la place d’Youville telle qu’elle est aujourd’hui? 

 «Elle devrait continuer à se transformer. C’est clair que le maire, avec son projet de tramway, a de grandes idées. On souhaite que ça devienne un lieu de passage sophistiqué et moderne. Je pense que les gens vont avoir envie de sortir et que ceux qui vont aller voir les spectacles vont avoir de rester, après les spectacles, pour manger en ville.» 

 Quant à vous, peut-on penser que vous êtes en train de vous sédentariser à Québec? 

 «Pas vraiment. Les gens disent que je vais poser mes valises. Oui mais juste une. Ce qu’il faut comprendre, de la façon dont ça fonctionne pour financer les spectacles et créer, l’argent ne vient presque pas d’ici. Il vient d’ailleurs. C’est un modèle d’affaires qui n’existe pas au Québec et les gens ne le comprennent pas. Ils disent que nous sommes subventionnés à 100 %. Mais nous le sommes à 12 %, parfois 14 %. Tout l’argent vient de l’Australie, de l’Allemagne, du Japon. Plus que 80 % vient de l’étranger et cet argent est réinvesti à 80 % dans la région de Québec ou parfois dans la région de Montréal, selon où nous réalisons les projets.» 

 À part les spectacles déjà annoncés (théâtre, cirque, lutte), est-ce que d’autres formes d’art pourront être présentés au Diamant? Je pense à la comédie musicale, par exemple. 

 «Oui et c’est la raison pour laquelle nous avons fait faire une fosse d’orchestre. Le théâtre musical n’est pas très développé au Québec. Je ne parle pas de Juste pour rire qui fait jouer une bande et les artistes chantent par-dessus. Je ne veux pas critiquer ce qu’ils font mais ils n’ont pas les moyens de développer une nouvelle approche du théâtre musical. De notre côté, avec tous les alliés que nous avons, on pense être en mesure de le faire. En outre, nous continuons de faire de la recherche dans l’intégration des nouvelles technologies dans les arts de la scène. C’est pourquoi nous avons le studio de création.» 

 Vous avez été impliqué dans une controverse, l’an dernier, avec le spectacle Kaneta. Avez-vous des projets en partenariat avec les communautés autochtones au Diamant ? 

 «En fait, bien avant Kaneta, avec les gens des communautés autochtones qui sont sur notre conseil d’administration, nous avions prévu une saison à thématique autochtone au moins une fois dans l’année. Par exemple, en octobre, un spectacle à thématique autochtone va jouer ici (la pièce Là où le sang se mêle) et nous avons l’intention que ce soit récurrent. Ce n’est pas un mea-culpa de notre part puisque c’était depuis longtemps dans les projets. Et il n’y aura pas juste des spectacles, il y aura aussi des colloques, des conférences de personnalités éminentes dans le milieu autochtone.»