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Des défis relevés et des échecs retentissants

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Après son élection en 2015, Justin Trudeau a promis que son gouvernement serait celui de la classe moyenne, de la protection de l’environnement et du retour en force du Canada sur la scène mondiale. À quelques semaines des prochaines élections fédérales, Le Journal a consulté une douzaine d’experts afin de dresser le bilan du gouvernement libéral sur l’environnement, les relations internationales, l’immigration, les finances publiques, l’éthique et la gouvernance, les relations entre Ottawa et les provinces, les communautés autochtones et la légalisation du cannabis.

Toute la gomme sur la classe moyenne

Justin Trudeau, ici à la veille de la Fête du Canada de 2017 en compagnie de sa femme Sophie Grégoire, arbore régulièrement un look simple qui représente bien la classe moyenne.
Photo Olivier Charbonneau
Justin Trudeau, ici à la veille de la Fête du Canada de 2017 en compagnie de sa femme Sophie Grégoire, arbore régulièrement un look simple qui représente bien la classe moyenne.

Les libéraux se sont fait élire en promettant d’améliorer le sort des familles de la classe moyenne, s’engageant à parvenir à l’équilibre budgétaire en 2019. L’atteinte du déficit zéro a été reléguée aux oubliettes, mais le plan de miser sur la classe moyenne a été respecté et couronné de plusieurs réussites, souligne l’experte en finances publiques Geneviève Tellier. « Par contre, est-ce que le fait de faire un déficit pour la classe moyenne, ils l’ont bien expliqué ? Peut-être un peu moins », note-t-elle. Les électeurs feront peu de cas de la dette, selon elle, et retiendront surtout les mesures qui ont mis plus d’argent dans leurs poches, comme l’Allocation canadienne pour enfants. Un autre « bon coup » du gouvernement Trudeau a, selon elle, été d’imposer davantage le 1 % des plus riches. Elle relève que les libéraux ont toutefois tardé à dépenser dans les infrastructures.

Une déception inévitable sur les Autochtones

Justin Trudeau en larmes en 2017 lors des excuses aux victimes de pensionnats autochtones.
Capture d'écran, CPAC
Justin Trudeau en larmes en 2017 lors des excuses aux victimes de pensionnats autochtones.

Le gouvernement Trudeau a eu un effet positif sur la relation entre Ottawa et les Premières Nations, une cassure avec l’ère Harper. « [Mais] les attentes étaient si élevées que le gouvernement, malgré un activisme sans précédent sur les questions autochtones, ne pouvait que décevoir », constatent les experts Thierry Rodon et Martin Papillon dans le livre Bilan du gouvernement libéral de Justin Trudeau. Les libéraux ont réinvesti 21 G$ sur huit ans dans des programmes sous-financés et mis sur pied une commission d’enquête que les conservateurs refusaient de lancer, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Il est encore trop tôt pour mesurer l’effet des politiques des libéraux, mais les experts relèvent que la décision d’aller de l’avant avec Trans Mountain a alimenté un certain cynisme.

Encore trop opaque

Photo AFP

Les libéraux avaient promis de faire la politique autrement, de sortir des années d’opacité des conservateurs de Harper et de rendre des comptes aux Canadiens. « Ils ont fonctionné comme tous les gouvernements avant eux, c’est-à-dire en essayant de ne pas trop donner de réponses sur des dossiers qui leur sont embarrassants », constate le politologue François Rocher. L’affaire SNC-Lavalin a contribué à ce bilan négatif. Pour la professeure de droit Martine Valois, cette controverse dénote une incompréhension de la notion d’État de droit par M. Trudeau. Rappelons aussi que les libéraux se sont fait reprocher de monnayer l’accès­­­ à des ministres dans des soirées de financement.

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Plus que juste de la fumée

Photo Chantal Poirier

La légalisation du cannabis est l’un des plus grands succès du gouvernement Trudeau, disent les experts. « Il faut saluer ce geste. C’est rare qu’un gouvernement prenne le risque de faire quelque chose de complètement nouveau, souligne Daniel Weinstock, professeur de droit à McGill et coauteur d’un livre sur la légalisation. Et ça a fonctionné aussi bien que ça aurait pu, dans le contexte où on créait un marché à partir de rien. » Il faut tout de même dire que l’application de la nouvelle loi est surtout tombée dans la cour des provinces et des municipalités. Mais selon Mike Medeiros, c’était la marche à suivre pour respecter l’autonomie des paliers de gouvernement. Le Canada sert maintenant d’exemple pour de nombreux autres pays, même si la légalisation fait encore grincer des dents ses opposants.

Des frasques diplomatiques

Le mandat de Justin Trudeau a été marqué par plusieurs maladresses et frasques diplomatiques à l’international. Le premier ministre a notamment été critiqué pour ses fameux faux pas vestimentaires en Inde et pour avoir tenté d’imposer sa ligne « progressiste » lors d’une visite en Chine, selon les observateurs. Il a aussi fait les manchettes pour son absence à une réunion au Japon concernant le Partenariat Trans-Pacifique, et des accusations de vouloir « saboter » l’entente ont fusé dans des médias étrangers.

Réellement « de retour » ?

« Le Canada est de retour », a lancé à la conférence sur le climat de Paris un Justin Trudeau fraîchement élu. Il a ainsi mis la barre haute au chapitre de l’environnement. A-t-il livré la marchandise ? « Le langage a été trop optimiste face à la situation globale et les résultats ne sont pas là », répond Jean-Thomas Bernard, professeur d’économie spécialisé en politiques environnementales. L’objectif du Canada de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 30 % d’ici 2030 ne sera pas atteint, croit-il. La tarification du carbone est répudiée par cinq provinces et c’est la Cour suprême qui devra trancher. C’est sans compter l’achat du pipeline Trans Mountain. Mais pour un autre expert, l’« incohérence » du gouvernement Trudeau reflète celle de la population, qui n’est pas toujours prête à faire les efforts requis pour mieux protéger l’environnement.

Mauvais message sur l’immigration

Entrée illégale de migrants sur le chemin Roxham en 2017.
Photo Marie-Ève Dumont
Entrée illégale de migrants sur le chemin Roxham en 2017.

Justin Trudeau a généralement bien géré les enjeux d’immigration et de réfugiés sur le plan politique. « Que ce soit la vague de migrants, le chemin Roxham, les réfugiés syriens ou tout autre enjeu d’immigration, on voit que tout s’est déroulé relativement bien », analyse Daniel Béland, directeur de l’Institut d’études canadiennes de McGill. « Les libéraux ont adopté la stratégie d’attendre que la situation passe, mais ils ont très mal communiqué leur stratégie. Ils entretenaient un flou [...] et parlaient plus en termes de slogans creux et de platitudes », ajoute-t-il. Selon Mike Medeiros, spécialiste de politique canadienne à l’Université d’Amsterdam, cette stratégie a fait mal aux libéraux dans les provinces. « L’image Calinours de Justin Trudeau est l’un de ses aspects négatifs, même chez les gens progressistes », constate-t-il.

3 bons coups

Renégocier l’ALENA avec Trump

Justin Trudeau a su maintenir le cap et faire face à l’imprévisible Donald Trump, malgré certains accrocs, comme en clôture du G7 dans Charlevoix, où le président américain a traité le premier ministre de « malhonnête et faible ». M. Trudeau et sa ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, ont notamment réussi à régler les tensions commerciales dans le dossier des tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium, et renégocier – non sans concession – l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), rebaptisé Accord Canada-États-Unis-Mexique, ratifié uniquement par le Mexique jusqu’à présent.

Tendre la main aux réfugiés

La photo du petit Syrien Alan Kurdi, noyé en mer, avait fortement ébranlé l’opinion publique durant la campagne électorale de 2015. Le gouvernement libéral a réussi en environ trois mois à accueillir 25 000 réfugiés syriens, comme promis, devant tout de même étirer son échéance initiale. Ce tour de force de Justin Trudeau, qui est allé à la rencontre du premier contingent de réfugiés, a été bien accueilli par l’ONU et à l’international. Les libéraux ont toutefois été critiqués, notamment pour les délais de réinstallation.

Faire reculer la pauvreté

L’équipe de Justin Trudeau a contribué à faire baisser la pauvreté au Canada en instaurant en 2016 une nouvelle allocation familiale, plus généreuse et libre d’impôt. La coûteuse Allocation canadienne pour enfants, conjuguée à une économie vigoureuse, a notamment permis de sortir 278 000 enfants de la pauvreté entre 2015 et 2017, selon Statistique Canada. Le taux de pauvreté général a aussi diminué de 20 % pendant cette période – un creux historique selon les libéraux.

-Sarah Daoust-Braun

3 mauvais coups

S’isoler à l’international

Plusieurs maladresses du gouvernement de Justin Trudeau l’ont isolé de certaines puissances à l’international, selon des experts consultés par Le Journal en janvier. Critiqué pour avoir tenté d’imposer sa ligne progressiste en Chine et pour ses faux pas vestimentaires en Inde, le premier ministre a mené des voyages diplomatiques jugés catastrophiques dans ces deux pays qui ne lui ont pas permis de tisser de meilleures relations. Celles avec la Russie et l’Arabie saoudite sont aussi restées tendues au cours du mandat.

Mal gérer les crises

C’est sa mauvaise gestion des crises qui aura finalement le plus nui à l’image publique de Justin Trudeau. Le photogénique premier ministre, qui s’est souvent mis en valeur sur les réseaux sociaux, n’a pas toujours été en mesure de bien défendre ses dossiers et imposer sa vision, notamment en environnement, en faisant l’acquisition d’un oléoduc tout en voulant lutter contre les changements climatiques. Il a aussi entaché son image féministe en perdant deux ex-ministres féminines liées à la cause autochtone, et manqué de leadership dans la longue affaire SNC-Lavalin, selon des experts consultés en mars par Le Journal.

Ne pas taxer les géants du web

L’obsession des libéraux à ne pas forcer les géants du web étrangers, comme Google et Amazon, à payer des impôts et à percevoir la TPS a été très mal reçue, particulièrement au Québec.

Plusieurs estiment que les plateformes de services et de produits numériques d’ailleurs ont un avantage inéquitable sur l’industrie canadienne, notamment face aux médias en difficulté. Mélanie Joly avait été critiquée en 2017 pour avoir mal défendu sa politique culturelle, qui écartait l’imposition d’une « taxe Netflix ».

-Sarah Daoust-Braun