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À la télé, il vaut mieux être anglophone

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La télévision fut longtemps pour les diffuseurs privés une vraie machine à imprimer de l’argent. Malheureusement, artistes et artisans n’en ont jamais tellement profité, sauf peut-être à Radio-Canada.

Jusqu’à récemment, valait mieux exercer ses talents à la société d’État. On y gagnait de 20 à 40 pour cent de plus, sans compter des temps de répétition plus longs, de meilleures conditions de travail et des budgets de production qu’enviaient tous les artisans de la télé privée.

La production étant devenue la chasse gardée presque exclusive des producteurs indépendants, les conditions de travail sont désormais presque identiques, qu’on œuvre pour Radio-Canada, TVA ou une chaîne spécialisée. En réalité, cachets et salaires stagnent depuis une décennie.

La semaine dernière, sans que l’affaire fasse grand bruit, les techniciens de l’image et du son ont débrayé le temps d’une journée, perturbant le tournage de quelques films et séries. Y aura-t-il d’autres débrayages ? Rien n’est moins sûr. Malgré des revendications plus que légitimes – les heures de travail s’allongent, les exigences de productivité s’accentuent et les salaires sont gelés –, ni les artistes ni les artisans n’osent être trop exigeants. Ils craignent que ne s’effondre une industrie qui est déjà chancelante.

PLUS DE CHOIX QUE JAMAIS

De ce côté-ci de l’écran, jamais les téléspectateurs n’ont eu tant de choix. Dans l’espoir de faire échec à Netflix et aux autres fournisseurs de télé à la demande, et profitant des subsides plus généreux que lui a consentis Ottawa, Radio-Canada diffuse plus de séries que jamais sur ses chaînes et ses plateformes internet.

Pour ne pas être en reste, TVA tente tant bien que mal de suivre la parade. Cela fait illusion et laisse croire que notre télévision ne s’est jamais si bien portée. Il suffit de regarder le rapport annuel de Québecor Média pour constater que TVA arrive tout juste à garder la tête hors de l’eau.

Ce n’est pas faute d’aide extérieure. Grâce à l’apport du Fonds des médias du Canada et des crédits d’impôt, les diffuseurs peuvent acquérir les droits de diffusion d’une série pour à peu près le tiers de son coût de production.

DES BUDGETS INCOMPARABLES

Même si la situation financière de la télévision anglophone n’est pas si différente, les séries originales qu’elle diffuse ont des budgets deux à trois fois supérieurs aux séries francophones. Leurs artisans sont donc mieux payés et jouissent de meilleures conditions de travail. Auteurs et artistes touchent des cachets trois à quatre fois plus élevés. Le coût de la vie dans le reste du Canada n’est pourtant pas si différent.

S’il vaut mieux travailler pour la télévision anglophone, c’est qu’elle reçoit deux fois plus d’aide du Fonds des médias. Deux tiers du budget du Fonds sont réservés aux anglophones et un tiers va aux francophones, ce qui est normal compte tenu de la population du pays. Comme la télévision anglophone produit moins de séries originales, leurs budgets sont plus généreux.

Nos techniciens comme nos interprètes et nos auteurs pourront espérer de meilleures conditions seulement si les diffuseurs francophones renoncent à programmer autant de séries originales. Cachets et salaires pourront alors être plus généreux, mais les emplois seront plus rares.

Voilà un dilemme cornélien pour n’importe quel syndicat !