/opinion/blogs/columnists
Navigation

«Le Parti conservateur fédéral est une large coalition»: grand entretien avec Carl Vallée

Le PCC est appelé à réconcilier plusieurs courants idéologiques

«Le Parti conservateur fédéral est une large coalition»: grand entretien avec Carl Vallée
Photo courtoisie

Coup d'oeil sur cet article

L’histoire de la relation entre le Parti conservateur du Canada et le Québec est complexe. À quelques reprises au vingtième siècle, notamment avec Diefenbaker et Mulroney, il est parvenu à percer au Québec, et à y remporter la majorité des sièges, essentiellement en misant sur une alliance avec les nationalistes québécois. Mais il ne semble pas capable de s’y enraciner durablement – la base conservatrice, laissée à elle-même, ne rejoint pas l’ensemble de la société québécoise. Pour mieux comprendre ce parti, au-delà des caricatures qu’on en fait, j’ai interviewé Carl Vallée, l’ancien attaché de presse de Stephen Harper et certainement un des observateurs de notre vie politique qui le connaît le mieux. 

*** 

 

MBC. Carl Vallée, vous êtes l’ancien attaché de presse de Stephen Harper et vous connaissez bien le Parti conservateur de l’intérieur. Quels sont les grands courants idéologiques qui convergent aujourd’hui vers le PC? Sont-ils réconciliables? Et qu’ont-ils en commun? Quel est le ciment idéologique qui tient cette coalition? 

CV. Le Parti conservateur fédéral est une large coalition. Contrairement au Parti libéral où il existe très peu de diversité idéologique, le PCC est appelé à réconcilier plusieurs courants idéologiques et régionaux en faisant des compromis, sans quoi l’hégémonie libérale serait permanente (l’histoire politique canadienne du 20e siècle le démontre bien).  

Les principaux socles de cette coalition sont : 1- les conservateurs populistes de l’Ouest qui, comme plusieurs Québécois, se méfient profondément du gouvernement fédéral et de ses intentions. Ils sont en faveur d’un État plus petit et d’une économie libérée des dédales administratifs du gouvernement. Certains ont une saveur conservatrice sociale (moins que vous pensez) et d’autres penchent un peu plus du côté libertarien. Ils appuient l’autonomie provinciale et célèbrent sans réserve le développement de nos richesse naturelles. 2- Les Tories de l’Ontario sont issus de l’establishment du Canada anglais. Ils ont longtemps gouverné l’Ontario au cours du 20e siècle. Ils sont foncièrement modérés et pro-affaires. Ils sont plus souvent qu’autrement allergiques au conservatisme social. Ils sont plutôt centristes et multiculturels. Je décrirais les conservateurs des maritimes de la même façon. 3- Les Bleus du Québec: Campés au centre-droit sur le plan économique, ils sont surtout conservateurs sur le plan culturel. J’entends par là qu’ils sont mal à l’aise avec le relativisme culturel prôné par le multiculturalisme canadien et ne s’y reconnaissent pas. Ils célèbrent la contribution historique de ceux qui ont bâti ce pays et des valeurs communes. Ils croient donc à une identité nationale forte qui ne s’inscrit pas dans le concept «d’État post-national» de Justin Trudeau. Plusieurs conservateurs ailleurs au pays partagent ce point de vue, mais il s’exprime plus vigoureusement chez les Bleus québécois qui peuvent s’appuyer sur des institutions nationalistes fortes au Québec. Triste constat puisque le mot «nationalisme» devient tranquillement indésirable dans le RoC «officiel».  

Ainsi, la diversité idéologique du PCC et la coalition qu’il incarne représentent bien la réalité du fédéralisme canadien. Les solutions mur à mur imposées par Ottawa ne fonctionnent pas et fragilisent l’unité du pays. Ce n’est pas pour rien que les tensions régionales montent quand les rouges gouvernent à Ottawa car ils font preuve d’une rigidité qu’on ne retrouve pas chez les conservateurs, plus prompts à «laisser faire» et à respecter l’autonomie des provinces. Pour ma part, je suis profondément convaincu qu’une fédération aussi diverse sur le plan régional que le Canada ne peut fonctionner que si ses États fédérés (les provinces) sont respectés à titre de partenaires égaux. Bref, si j’avais à résumer le ciment idéologique du PCC, je nommerais: 1- Le conservatisme fiscal (État réduit et fardeau fiscal bas) 2- Un fédéralisme respectueux de l’autonomie des provinces (un état fédéral plus petit intervient moins dans les plates-bandes des provinces) 3- Un certain conservatisme culturel qui se traduit par une célébration de l’histoire de ses peuples fondateurs et qui impose certaines limites aux excès du multiculturalisme canadien. Notez que le conservatisme social ne fait pas partie de cette liste.  

MBC. Est-ce que les nationalistes québécois ont leur place dans cette coalition? Pour l’instant, les conservateurs disent qu’ils «respecteront» le Québec. Peuvent-ils espérer davantage que cette formule vague? De quel espace disposent-ils aujourd’hui dans ce parti? Est-ce que le Parti conservateur, par exemple, serait prêt à rompre avec le multiculturalisme? 

CV. Oui. Ils ont leur place.  

Les Bleus québécois sont nationalistes mais il faut comprendre que ce nationalisme ne définit pas l’entièreté de leur engagement politique, il s’agit d’une importante nuance à apporter. Pour ma part, j’estime que le nationalisme est un conservatisme. Le mariage est donc naturel. Vouloir protéger et célébrer sa langue, sa culture, son patrimoine et son histoire est foncièrement une valeur conservatrice. J’en suis. Le principe même est non seulement bienvenu, mais loué au sein du PCC. Plus ils seront nombreux, plus ils seront en mesure d’influencer les politiques mises de l’avant par le parti. Je considère qu’il existe une véritable occasion d’investir ce parti à une ère où le nationalisme québécois n’est plus nécessairement souverainiste ou de gauche. L’élection de la CAQ l’an dernier l’a bien démontré. Au minimum, les nationalistes québécois pourront toujours compter sur cette formation politique pour respecter l’autonomie du Québec. Je ne dis pas qu’il faut se satisfaire de cela, mais ce n’est pas rien.  

En ce qui a trait au multiculturalisme, il ne faut pas s’attendre à ce que le PCC y renonce parce que cela est inconcevable dans un Canada anglais « officiel » où s’y opposer équivaut à s’opposer à la diversité, sans nuance. Cela étant dit, en pratique, les conservateurs ont modifié la politique du multiculturalisme (sans la renommer) dans le sens de l’interculturalisme québécois, sous la gouverne de Stephen Harper. On parle ici de reconnaître que les nouveaux arrivants sont issus de cultures étrangères avec l’attente qu’il y ait une intégration. La prémisse du gouvernement Harper était à l’effet que les immigrants veulent s’intégrer et ne souhaitent pas être ghettoïsés; ils veulent donc appartenir à leur société d’accueil en s’appuyant sur des valeurs communes tout en conservant les coutumes de leurs pays d’origine dans leurs vies personnelles et familiales .  

Ainsi, le gouvernement Harper célébrait, sans s’excuser, l’histoire de la Nouvelle-France (« Le Canada est né en français », disait M. Harper) et les institutions britanniques dont nous avons hérité. Ces mots n’ont jamais été prononcés, mais j’ai toujours considéré qu’il s’agissait d’une reconnaissance implicite des deux peuples fondateurs. Plus les Bleus investiront le PCC, plus ils seront en mesure de bouger l’aiguille vers le nationalisme.  

MBC. Les libéraux, en ce moment, cherchent à faire de la question des valeurs la question centrale de l’élection fédérale à venir. Pourquoi y parviennent-ils aussi facilement? Pourquoi le Parti conservateur semble-t-il si mal à l’aise quand vient le temps de se défendre sur les questions morales et sociétales? 

CV. Sur les questions sociétales, le Canada est un pays libéral. Les progressistes sont plus nombreux que les conservateurs, si bien que si les progressistes se coalisent derrière un candidat pour barrer la route aux conservateurs, ils gagneront inévitablement.  

Si les positions sociales libérales sont majoritaires au sein de la population canadienne, elles sont carrément monolithiques chez les élites médiatiques. Remarquez le zèle avec lequel certaines d’entre elles ont attaqué Andrew Scheer au sujet de l’avortement. Les libéraux savent qu’ils ont cet avantage et savent que la victoire leur appartiendra si la campagne électorale porte sur les questions morales. Les conservateurs ont tout avantage à ramener la trame narrative de la campagne sur des enjeux qui leur sont plus favorables et susceptibles de rallier l’électorat : l’économie, les finances publiques ou la sécurité nationale par exemple.  

Le malaise que vous citez est en fait un réalisme implacable, ces questions peuvent difficilement être abordées dans l’arène politique par le PCC s’il n’y a pas autour du mouvement conservateur des institutions (médias, groupes de pression, « think tanks », intellectuels) qui peuvent venir l’appuyer au moment de faire le débat. Avant de changer les lois, il faut changer les cœurs. (expression anglaise : change the hearts, not the laws).  

Prenons l’exemple du multiculturalisme et de la loi 21, il n’existe pratiquement pas d’institutions au Canada anglais qui soient capables de remettre en question le modèle canadien d’intégration. Chez les médias anglophones, l’opposition à la loi 21 du gouvernement Legault était, à toutes fins pratiques, unanime. Dans un tel environnement, comment voulez-vous que le PCC aborde ces enjeux de front? Cela serait non seulement voué à l’échec, cela garantirait les victoires libérales.  

MBC. Comment comprenez-vous l’aventure politique de Maxime Bernier? S’agit-il d’une aventure personnelle ou d’une tentative pour ouvrir une véritable nouvelle option dans la vie politique canadienne? Est-ce que Bernier est en train de lever la censure sur les thèmes dont il s’empare ou contribue-t-il plutôt à les rendre encore plus radioactifs? 

CV. Lorsqu’on est jeune et inexpérimenté, on a tendance à être plus absolutiste dans nos convictions et peu prompt au compromis. Ensuite, avec le passage du temps, l’accumulation d’expériences personnelles et professionnelles et de nouvelles rencontres, on comprend qu’on doit faire des compromis sur certaines idées pour en faire avancer d’autres. Cette logique s’applique également aux courants politiques. Prenez l’exemple du Parti réformiste ou même de l’ADQ. Ces partis étaient plus idéologiques, mais incapables de prendre le pouvoir. Il aura fallu que ces deux formations subissent la défaite à quelques reprises pour comprendre qu’elles ne pourront aspirer à gouverner que si elles acceptent de faire partie d’une coalition plus large.  

Et bien, Maxime Bernier fait le parcours inverse. Il régresse dans la marginalité. Il a commencé sa carrière politique élue en faisant partie d’une coalition (le PCC) où il a pu faire avancer son idéologie libertarienne avec un certain succès (ex : réforme des télécommunications lorsqu’il était ministre de l’Industrie en 2006-2007) et il va la terminer dans un groupuscule dont la seule vocation est de jouer un rôle de nuisance électorale. Il est difficile de ne pas voir une profonde immaturité politique dans sa décision de fonder un nouveau parti politique.  

Au final et en vertu de notre mode de scrutin, Maxime Bernier contribuera à faire élire plus de députés de gauche.