/opinion/columnists
Navigation

La faillite de nos systèmes

20170129-34
Large p�rim�tre de s�curit� Fusillade dans une mosquee a Ste-Foy , dimanche 29 janvier 2017.  PHOTO: ANNIE T. ROUSSEL/JOURNAL DE QUEBEC/AGENCE QMI.
Photo d'archives, Annie T. Roussel 20170129-34 Large p�rim�tre de s�curit� Fusillade dans une mosquee a Ste-Foy , dimanche 29 janvier 2017. PHOTO: ANNIE T. ROUSSEL/JOURNAL DE QUEBEC/AGENCE QMI.

Coup d'oeil sur cet article

En s’intéressant au processus qui a transformé le jeune garçon timide qu’était Alexandre Bissonnette en tueur de masse, on a l’impression de faire une plongée dans une mer d’enjeux sociaux qui nous préoccupent déjà.

Intimidation en milieu scolaire ; détresse psychologique ; prévention du suicide ; manque de ressources en santé mentale ; contrôle laxiste sur les armes à feu en circulation ; dépendances ; discours polarisants et parfois haineux dans l’espace public en général et sur internet en particulier : l’histoire d’Alexandre Bissonnette a l’air d’un cocktail de tout ce qui va mal dans le monde.

Vies brisées

Alexandre Bissonnette allait mal, il avait mal, et, le soir du 29 janvier, il a déversé les ténèbres qui se trouvaient en lui sur un groupe qui supporte déjà beaucoup de haine, personnifié ici par des hommes qui venaient de compléter leurs prières et qui s’en allaient rejoindre les leurs. Leur vie, celle de leur famille, celle du tireur et celle de ses parents furent ainsi brisées.

Par ses gestes posés dans une nuit polaire québécoise, Alexandre Bissonnette a aussi largement contribué à empirer un climat social déjà tendu, dans lequel discuter de ce qui serait une tragédie avec un avant et un après dans n’importe quel pays du monde devient compliqué. Pour certains, en parler, c’est déjà s’accuser. Pour d’autres, jamais assez de blâmes n’auront été imputés.

Reste que comme société, l’un des nôtres n’allait pas bien. Malgré les signaux d’alarme, nous n’avons pas su l’aider et ainsi éviter encore plus de douleurs.

Routinier

C’est difficile de prévenir ces drames qui sont multifactoriels dans leur essence. Si nous sommes loin de connaître le volume routinier de fusillades des États-Unis, il faut être conscients que ça va arriver encore, au Québec. Trois ans après qu’un ancêtre des incels eut amené la violence mortelle à l’École Polytechnique, un professeur ouvrait le feu sur ses collègues de l’Université Concordia. Quatorze ans plus tard, un autre jeune avec le mal de vivre et une fascination pour les armes à feu tuait une jeune femme au Collège Dawson. Puis, onze ans plus tard, la mosquée de Québec.

Chaque fois, un autre tueur dont la banalité nous surprendra, un autre lieu associé définitivement à la mort et d’autres victimes appartenant généralement à un groupe vulnérable dont on reverra le visage chaque année.

Ça va se passer encore, donc. Mais quand ? Mais où ? Par la main de qui ?

Comment prévenir de telles tragédies, et, dans l’absolu, combien d’entre elles arrivons-nous déjà à éviter ?

Si...

Si les intervenants scolaires étaient parvenus à protéger Alexandre Bissonnette de ses tourmenteurs quand il était au secondaire, comme l’espéraient ses parents, il aurait pu évoluer différemment. Oui, on fait mieux les choses aujourd’hui — encore que les réseaux sociaux les empirent souvent —, et les éducateurs ne peuvent pas tout faire, mais on a trop longtemps vu l’enfer quotidien qu’est l’école pour certains comme une étape normale de l’apprentissage.

Si le Programme canadien des armes à feu comprenait une diligence raisonnable pour vérifier les antécédents médicaux et psychologiques de ses usagers, Alexandre Bissonnette n’aurait pas pu se procurer toutes ses armes légalement. On peut bien dire, chaque fois qu’on parle de restreindre l’accès, que c’est le tireur qui tue des gens, pas les fusils, ça change bien peu de choses si on s’oppose à tout resserrement des contrôles.

Si les nombreux professionnels de la santé qui ont prescrit des médicaments à Alexandre Bissonnette au cours de sa jeune vie avaient su déceler toute la noirceur qui se trouvait en lui, on aurait pu limiter sa dangerosité. Mais les médecins sont surchargés et leur mode de rémunération fait en sorte qu’il n’est pas avantageux pour eux de passer beaucoup de temps avec leurs patients.

Bref, notre société qu’on dit pourtant ouatée et aseptisée n’a pas pu protéger les victimes d’Alexandre Bissonnette. Nos systèmes ont failli.

Comme chaque fois qu’on parle de la dimension haineuse du crime d’Alexandre Bissonnette, on se fait dire qu’on n’a pas à se sentir collectivement coupables des actes d’un fou, d’un tueur isolé. Ce sera sans doute la même chose maintenant que l’on constatera le nombre de soupapes qui ont mal fonctionné.

Je ne suis pas en désaccord. Cela dit, ce serait bien qu’on se demande comment faire pour que ça arrive moins souvent.