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Prédire la longévité: de la science à la réalité!

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Une étude sérieuse (1) menée par des collègues chercheurs de l’Université de Leiden en Hollande et publiée dans une revue scientifique très crédible (Nature Communications) a récemment reçu passablement d’attention médiatique.

En effet, les journalistes couvrant la nouvelle s’interrogeaient sur les implications éthiques entourant la possibilité de prédire notre espérance de vie avec plus de précision. Il me paraît donc à propos de vous présenter quelques éléments d’information qui, je l’espère, apporteront un certain éclairage sur ce sujet.

L’exercice auquel se sont livrés les chercheurs néerlandais est effectivement impressionnant. Ces derniers ont effectué des mesures de 226 molécules, appelées biomarqueurs, provenant d’échantillons sanguins de 44 168 personnes issues de 12 cohortes distinctes en utilisant un appareillage sophistiqué qui utilise la résonance magnétique nucléaire (appelé plateforme de métabolomique).

Durant la période de suivi, qui variait entre 3 et 17 ans selon les études, 5512 personnes sont décédées. À l’aide de méthodologies et d’analyses statistiques complexes mais bien établies, les chercheurs ont identifié 14 biomarqueurs sanguins associés de façon indépendante à la mortalité, toutes causes confondues.

Les chercheurs ont également montré que l’utilisation de ces biomarqueurs améliorait la prédiction du risque de mortalité sur des périodes de 5 et de 10 ans, et ce, au-delà des facteurs de risque traditionnels mesurés en médecine (cholestérol, tension artérielle, diabète, tabagisme, âge, sexe, etc.).

Devrions-nous faire de même ?

Alors, où en sommes-nous dans la prédiction du risque de mortalité en médecine ? Est-ce que nous devrions demander de tels tests afin de mieux prédire notre espérance de vie ? Est-ce que je veux vraiment savoir quand je vais mourir ?

Il est important de garder à l’esprit que peu importe le degré de sophistication de l’outil qu’on pourrait utiliser pour évaluer votre niveau de risque de mortalité, ce niveau de risque peut évoluer (augmenter ou diminuer) dans le temps.

Vous ne pouvez pas changer de père et de mère, et la génétique peut accorder à certaines personnes des privilèges exceptionnels en matière de longévité. Ainsi, si vos grands-parents sont toujours en vie et centenaires, vous avez beaucoup plus de chance de vivre vieux.

Cependant, la science est claire : vous pouvez, par votre mode de vie, considérablement diminuer votre risque de développer des maladies chroniques associées à une mortalité prématurée (diabète de type 2, maladies cardiovasculaires, maladies respiratoires, certaines formes de cancers).

Par conséquent, il est important de se questionner sur la nature de ces fameux 14 biomarqueurs sanguins identifiés dans l’étude de l’Université de Leiden.

Sans aller dans des explications trop compliquées, disons que certains de ces biomarqueurs reflètent le transport et l’utilisation des triglycérides (et non du cholestérol), les gras polyinsaturés, le métabolisme des glucides et l’inflammation.

Un lien avec le mode de vie

Comment allez-vous substantiellement affecter votre métabolisme des triglycérides ? En consommant moins de boissons et d’aliments sucrés, et en bougeant beaucoup ! Comment allez-vous affecter la proportion de gras polyinsaturés dans votre sang ? En mangeant moins de gras animal et plus de gras végétal ! Comment diminuerez-vous votre glycémie ? En mangeant moins sucré et en brûlant le glucose ingéré par de l’activité physique régulière ! Comment réduirez-vous vos biomarqueurs inflammatoires ? En mangeant mieux, en bougeant plus et en diminuant votre tour de taille !

Vous commencez sûrement à saisir que ces fameux nouveaux biomarqueurs qui semblent améliorer la prédiction du risque de mortalité reflètent fort probablement notre mode de vie.

Ainsi, au-delà des biomarqueurs sanguins, il aurait été intéressant dans l’étude des collègues hollandais de vérifier dans quelle mesure la qualité nutritionnelle globale des sujets, leur niveau d’activité physique, leur condition cardiorespiratoire (capacité à l’effort physique) et leur tour de taille auraient bonifié davantage la prédiction du risque de mortalité.

Pas d’outils pratiques fournis

Bref, cette étude s’est centrée sur l’amélioration de la prédiction du risque de mortalité sans fournir d’outils pratiques aux participants pour réduire leur risque et vivre plus vieux. En effet, si vous étiez mon médecin, oui, je vous demanderais d’évaluer mon niveau de risque, mais je voudrais surtout savoir ce que je peux faire pour allonger mon espérance de vie !

En tant que chercheur dans le domaine, je sais très bien ce qu’il faut faire, mais tous les Québécois ont droit à cette information !

En conclusion, si vous aviez été un participant à cette étude et qu’on vous avait prédit une espérance de vie réduite, cela n’aurait pas signifié une mort prématurée incontournable.

De la même manière, même si votre père est décédé d’un infarctus à 55 ans et que votre mère a fait un accident vasculaire cérébral à 65 ans, cela ne veut pas dire que vous êtes condamné au même sort.

En effet, les données scientifiques sur le sujet sont très claires : on peut considérablement limiter les effets délétères d’une mauvaise génétique sur notre espérance de vie (nous avons déjà abordé cette question dans des chroniques antérieures [2 et 3]).

Évaluer quatre signes vitaux

Cependant, pour ce faire, il faut bien évaluer quatre signes vitaux essentiels associés à notre mode de vie (qualité de l’alimentation, niveau d’activité physique, condition cardiorespiratoire et tour de taille), et ce, bien avant les biomarqueurs sanguins considérés par nos collègues hollandais.

Sommes-nous équipés pour bien cibler notre mode de vie en pratique clinique ? Malheureusement pas. Un autre rendez-vous manqué d’un système de santé beaucoup trop centré sur la gestion des maladies plutôt que sur la promotion de la santé.


1. Deelen J, et coll. (2019) A metabolic profile of all-cause mortality risk identified in an observational study of 44,168 individuals. Nature Communications, 10:3346. https://doi.org/10.1038/s41467-019-11311-9

2. Arsenault B. (2018) Une histoire de famille et d’habitudes de vie. https://www.journaldequebec.com/2018/02/25/une-histoire-de-famille-et-dhabitudes-de-vie

3. Després JP. (2018) La recette du vivre vieux et en santé. https://www.journaldequebec.com/2018/05/06/la-recette-du-vivre-vieux-et-en-sante

* Jean-Pierre Després est professeur au Département de kinésiologie de la Faculté de médecine de l’Université Laval. Il est également directeur scientifique du Centre de recherche sur les soins et les services de première ligne de l’Université Laval, CIUSSS-Capitale-Nationale, et directeur de la science et de l’innovation de l’Alliance santé Québec.