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«Valérie était ma révolution personnelle... Et aussi une révolution pour l’époque»

Danielle Ouimet
Photo courtoisie, Olivier Ouimet Danielle Ouimet participera au Festival de cinéma de la ville de Québec pour y présenter la version restaurée du film Valérie.

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Cinquante ans après avoir viré le Québec à l’envers en dévoilant ses seins au grand écran, Danielle Ouimet demeure étonnée qu’on la sollicite encore pour parler de Valérie, ce film-culte dont une version restaurée sera présentée en sa présence lors du Festival de cinéma de la ville de Québec. Elle l’avoue humblement : cet honneur lui fait chaud au cœur. « Je suis très heureuse. Je n’ai jamais eu de trophées de quoi que ce soit. » C’était en 1969. Dans un Québec encore sous le joug de l’Église catholique, Danielle Ouimet osait se déshabiller dans Valérie, un film qui allait devenir un immense succès populaire. Dans un entretien avec le Journal, la comédienne, animatrice et artiste-peintre a généreusement accepté de partager ses souvenirs.

Danielle Ouimet
Photo courtoisie, Projet Éléphant

Dans un échange de courriels avant cette entrevue, vous vous êtes offusquée que j’écrive que Valérie est un film de fesses dans un précédent article. Vous le percevez comment ?

« Ça vieillit mal. Je l’ai revu récemment, après un bon bout de temps, et tout d’un coup je me suis dit “ben voyons donc”, ils m’ont dont bien déshabillée (rires). Par contre, ce que j’aime de Valérie c’est qu’il n’y a pas de message. On met en évidence un quotidien. C’est sûr que quand tu vas essayer une robe, tu te déshabilles. »

Mais c’est vrai que ce n’est pas un film particulièrement érotique...

« Il est là le danger de le présenter aujourd’hui. À l’époque, ça n’existait pas. Si demain matin, je vous fais voir un film où on présente toutes les perversions sexuelles possibles, vous me direz que ça n’a pas de bon sens. Mais c’était la même affaire à l’époque. Tout éclatait. Il faut le voir comme un film à connotation historique qui parle de mœurs. Ça ne se faisait pas. Le clergé me châtiait. Ma mère, qui n’était pas particulièrement religieuse, a arrêté d’aller à l’église le jour où le curé, avant son sermon, a dit aux paroissiens qu’ils donnaient 1 $ pour aller voir un film dans lequel il y a une fille qui va vous mener en enfer, et vous ne donnez même pas 1 $ à votre église qui elle va vous mener au ciel. »

Ça démontre à quel point l’emprise de l’Église était encore forte en 1969, non ?

« Le père Marcel-Marie Desmarais allait à toutes les émissions de télé où on lui demandait son avis. Peut-on imaginer aujourd’hui un curé en soutane aller dans les talk-shows ? Mais à l’époque, c’était la grande vedette. Et cet homme montait aux barricades. Il me descendait et moi, provocante comme j’étais, Réal Giguère m’avait invité à son émission à l’insu du père Desmarais qui y était. Il déblatérait sur moi et à un moment donné, je rentre et je m’assois à côté de lui. Naturellement, il n’était pas très heureux. Finalement, je l’ai planté en deux ou trois questions en lui disant que les temps changeaient et qu’il fallait qu’il voie ça différemment. Ben, à la fin de l’émission, il m’embrassait les mains. »

Mais pour quelles raisons avez-vous fait le film ?

« Une des premières, c’est que mes parents m’avaient dit qu’à 21 ans, je pouvais faire ce que je voulais. Je n’étais pas délinquante, mais les vannes étaient ouvertes. Ce film était ma révolution personnelle et aussi c’était la révolution de l’époque. J’étais partante. Je ne cherchais pas la gloire. Je voulais travailler, avancer, faire ce métier. J’avais déjà été hôtesse à La poule aux œufs d’or. Ma première émission, ça avait été de la figuration dans Jeunesse d’aujourd’hui avec Pierre Lalonde. J’avais adoré l’ambiance, l’esprit d’équipe, le fun qui pogne sur le tableau. Et là, on m’offrait de faire un film à un moment où le cinéma québécois n’existait pas. Les gens n’y allaient pas. Je me suis dit que ça allait durer trois semaines, un mois et ça va être fini. Jamais je n’ai pensé que ça allait être vendu dans quarante pays et que ça durerait encore aujourd’hui. »

C’est vrai que vous avez appris seulement durant le tournage que vous deviez vous dévêtir ?

« Oui et non. On m’avait dit qu’il y avait une scène où j’allais danser et qu’éventuellement on allait me demander d’enlever mon soutien-gorge. La façon dont ça m’a été présenté, parce qu’on m’a dit qu’il y aurait de la lumière sur moi, j’ai pensé que je pourrais trouver le moyen de me cacher au maximum. Pour le reste, je l’ai appris sur le plateau. »

Ça vous a choquée ? Vous vous êtes sentie piégée ?

« Oui et non. À l’époque, j’avais un fils d’un an et je devais le nourrir. La première fois que je me suis mise nue, c’est quand j’ai essayé la robe. Denis m’a dit qu’il libérait le plateau. Je lui ai demandé pourquoi, je vais l’essayer derrière le rideau et il a dit : non, non, on va le filmer. Il m’avait dit, sans méchanceté: Danielle, on vient juste de commencer à tourner. Si tu ne le fais pas, on peut te remplacer. J’ai demandé à m’asseoir dix minutes sur une boîte à pommes et je me souviens de lui avoir demandé de ne plus me faire de surprises, de m’avertir à l’avance et que j’allais embarquer avec eux. »

Comment avez-vous vécu la controverse autour du film ? Vous étiez toute jeune, ça devait être intimidant ?

« Tout à fait. J’ai vite compris que la vie n’est pas facile, que je devais prendre ma place. Ma mère m’avait un peu élevée comme ça, et elle avait bien fait. Cela dit, et c’est un grand mystère dans ma famille, encore aujourd’hui je ne sais pas ce que mes parents ont pensé du film. Je ne sais pas même s’ils l’ont vu. »

Les comportements des hommes envers vous ont-ils changé après Valérie ?

« Encore aujourd’hui c’est le cas (rires). Les gens qui ont connu l’époque m’en parlent. Je ne l’ai pas fait pour provoquer la libido des gens. C’était un travail. Et c’était le fun. Mais effectivement, les hommes sont devenus très provocants en pensant qu’ayant moi-même provoqué, j’étais très ouverte à ce genre de choses. Mais les femmes ont commencé à me haïr. J’ai eu de la misère avec elles, bien plus qu’avec les hommes. J’ai un livre à écrire là-dessus. »

Contente d’être honorée par le festival ?

« Je suis très contente. Je n’ai jamais eu de trophées de quoi que ce soit. Alors d’avoir un honneur comme ça, j’en suis surprise parce que ma carrière cinématographique, c’est seize ou dix-sept films en tout, courts et longs métrages. C’est vrai que Valérie est devenu un film culte. Et très peu de gens savent que Les lèvres rouges est un film culte aux États-Unis, que je parle à des universités américaines, que je vais à Toronto participer à des conventions de films d’horreur et que ça coûte 50 $ se faire photographier avec moi. Ça ne se fait pas au Québec (rires). »

Parlant des Lèvres rouges, c’est vrai que c’était un film bien fait...

« Très bien fait. Le réalisateur (Harry Kümel) était bon, c’est lui qui a fait Malpertuis (avec Orson Wells et Daniel Pilon) par la suite. C’est sur ce tournage que j’ai réalisé, parce que je n’avais pas beaucoup d’expérience, que l’équipe est très importante et qu’on forme une famille. Si le réalisateur est caractériel, comme c’était le cas avec Kümel avec qui je me suis battue à coups de poing, l’équipe autour fait la différence. Le film a été fait en Belgique et j’ai été imposée au réalisateur par le biais de la coproduction, ce qui explique peut-être son attitude envers moi. »

Est-ce un hasard que votre personnage dans Les lèvres rouges s’appelle aussi Valérie ?

« Tout à fait. C’est le nom qui lui avait été donné dans le scénario. Ce prénom me poursuit. Même ma nièce s’appelle Valérie. Sur la rue, on m’arrête encore en me disant Valérie... »


♦ Trois films mettant en vedette Danielle Ouimet seront présentés au FCVQ. Valérie, le 16 septembre, à 19 h, au Musée national des Beaux-Arts du Québec. Les signes vitaux, le 17 septembre, à 20 h, au Conservatoire d’art dramatique. Daughters of Darkness (Le rouge aux lèvres), le 18 septembre, à 21 h 30, à l’ENAP.