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Enseigner, entre la passion et le mépris

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C’est une chose de dire qu’il faudrait ouvrir l’enseignement aux détenteurs de diplôme de maîtrise, c’en est une autre de traiter la majorité des enseignants du Québec de fraudeurs et d’incompétents.  

Expert sur les questions politiques chinoises et asiatiques, M. Loïc Tassé affirmait récemment que pour enseigner une matière au secondaire, une maîtrise dans ladite discipline, de par l’intérêt qu’elle suppose, non seulement suffisait, mais faisait même de meilleurs enseignants que ceux qui avaient étudié pour le devenir.  

Pour illustrer son argument, il ajouta, comme ça, qu’«un collègue compétent, qui connaît sa matière, peut être dérangeant dans une école secondaire, peuplée en majorité d’enseignants incultes dans la matière qu’ils enseignent, mais férus dans l’art de maquiller leur ignorance...»  

Avant le mépris sans borne qu’il affiche et encourage à l’endroit du corps enseignant québécois, il convient d’abord d’expliquer à M. Tassé, et aux lecteurs qui adhèrent à ses inepties, l’état de son ignorance en ce domaine.  

La passion  

Sans originalité aucune, son hypothèse prend probablement racine dans le souvenir que d’aucuns ont conservé d’un enseignant qui les a impressionnés étant jeunes. C’est donc faire fi plus ou moins consciemment de bien d’autres enseignants qui, sans monter sur leur bureau, ont su correctement mais humblement inculquer le savoir dont ils étaient responsables.  

C’est surtout ignorer qu’enseigner est un art qui requiert non-seulement l’autorité inhérente à celui qui possède le savoir, mais aussi le jugement et l’empathie nécessaires pour tenir compte des caractéristiques des jeunes composant le groupe en face de lui.  

Autrement dit, c’est ignorer l’importance de la pédagogie, c’est-à-dire des stratégies débattues et perfectionnées depuis Platon afin de parvenir à éduquer l’élève de la façon la plus efficace possible.  

Certes, l’enseignant passionné exploitera sans aucun doute son intérêt pour sa discipline comme un moyen pédagogique. Parfois même sans le savoir. Cet enthousiasme est souhaitable, sinon primordial, afin d’en partager l’essence, la finalité, le potentiel.  

Mais, aussi fameuse soit-elle, ce n’est qu’une seule corde à un arc.  

Il se retrouvera rapidement démuni face à des élèves dont les difficultés – scolaires ou comportementales – les laisseront insensibles à son enthousiasme.  

Il se sentira souvent dépassé devant la synergie épuisante d’un groupe particulièrement difficile.  

Il sera parfois démotivé à devoir enseigner un programme dont il ne partage pas toujours les finalités.  

L’enseignant, particulièrement au public, doit tenir compte d’une grande diversité d’élèves. Il ne peut risquer de laisser pour compte ceux pour qui son enthousiasme n’aura pas suffi. Ceux qui l’écouteront peut-être avec plaisir, mais qui ne sauront pas pour autant réutiliser ces connaissances. Ainsi, l’éloquence de l’expert ne peut suffire pour aider un jeune ayant un déficit d’attention à se concentrer sur sa tâche.  

L’expertise de l’enseignant, elle, va bien au-delà de la présentation magistrale.  

Le mépris  

Comment apprend-on à gérer efficacement une classe, à concevoir une évaluation pertinente, à planifier une leçon, à mériter le respect d’un élève? Est-ce à la portée de n’importe qui ayant en poche sa maîtrise universitaire?  

Bien sûr que non.  

Sous-estimer la complexité et l’importance de ce savoir-faire relève d’une ignorance souvent propagée par ceux qui, pour une raison ou une autre, méprisent les enseignants.  

Alors que l’on dénonce depuis des années la lourdeur des classes ordinaires, il faut vraiment être naïf – ou incroyablement condescendant – pour réduire à l’inutile la formation des enseignants. C’est discréditer tout ce qu’il faut comprendre de la didactique, de la pédagogie, de la gestion de classe, de la psychologie de l’adolescence pour espérer élever l’esprit d’un jeune qui n’a pas choisi d’être là, et qui est rarement tout-à-fait présent.  

M. Tassé devrait donc se renseigner davantage avant de se prononcer sur un sujet qu’il ne maîtrise manifestement pas. Par exemple, en lisant les textes écrits par mes collègues et moi-même depuis trois ans dans le Blogue des profs de ce même Journal.  

Il comprendra peut-être que la «véritable pénurie en est une de conditions de travail»* décentes. Loin d’être superficielle, elle découle surtout de la pression d’avoir à faire face à des groupes de plus en plus difficiles, composés d’élèves aux défis de plus en plus variés, à qui on enseigne des programmes de plus en plus compressés, dans des milieux de moins en moins adaptés.  

Dans de telles conditions, la passion de plus d’un est mise à rude épreuve, une maîtrise seule n’est en rien pertinente, et les hypothèses d’un professeur d’université expert en politique internationale ne relèvent plus que de la pure fabulation.  

Enfin, s’il est certes important de dénoncer les imperfections de notre système d’éducation – et de remettre en question la formation des maîtres – il n’était pas nécessaire de faire preuve d’autant de mépris envers les enseignants. Dans un média tel que Le Journal, cela relève d’un manque de jugement flagrant.  

Car, au nom d’une hypothèse fondée sur des préjugés, il affirme, d’une tribune lui donnant une apparente crédibilité, que notre système d’éducation repose sur des individus profiteurs, incapables et menteurs.  

Ce n’est pas rien.  

C’est une véritable insulte à notre intégrité et notre professionnalisme, pour laquelle le minimum de sagesse exigerait qu’il s’excuse publiquement.  

* Pas de moi