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Pas que la taille qui compte

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Photos Agence QMI, Steve Madden et d’Archives, Roger Gagnon Je suis convaincu que la mairesse de Montréal (à gauche) fait de très grosses semaines. Je n’ai aucune raison de penser que le maire d’Alma (à droite) travaille moins qu’elle.

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Il y a huit ans, mon village natal a été marqué par ce qui a sans doute été l’un des débats les plus agités de son histoire.

La mairesse de Métabetchouan–Lac-à-la-Croix n’avait pas fait de mystère sur son intention de bonifier le salaire des élus municipaux suivant son élection. Pourtant, quand elle fit passer sa rémunération totale de 23 000 $ à 44 000 $ par année dans une municipalité de 4200 habitants, plusieurs ont trouvé que la pilule était beaucoup trop grosse à avaler.

La communauté était divisée : 1784 personnes signèrent une pétition demandant au conseil de refuser cette augmentation et 300 personnes assistèrent à la séance où elle fut adoptée.

Lors des élections suivantes, la mairesse fut battue par l’ancien maire qu’elle avait elle-même sorti, promettant à son tour de baisser sa rémunération. Il tint parole, fixant celle-ci à un peu moins de 35 000 $. Bref, tout le monde s’entendait sur le fait que le salaire initial n’était pas assez élevé, mais à quel niveau fallait-il l’augmenter ?

Ma municipalité s’était déchirée pendant plus de deux ans à savoir comment elle devait rétribuer ses élus. Pendant qu’elle avait, comme toutes les villes, de grands défis de développement et d’aménagement à relever, cette question mobilisa l’attention des citoyens comme peu l’avaient fait auparavant et comme peu le feraient dans l’avenir.

Les « créatures »

Est-ce que c’est normal ? Est-ce normal que, dans certaines villes, la question de la rémunération des élus prenne autant de place dans l’espace public ? Est-ce normal, surtout, que la tâche de fixer leur salaire soit confiée aux élus eux-mêmes ?

Évidemment que non. On entend trop souvent dire que les gouvernements devraient être gérés comme des entreprises, mais s’il y a bien un endroit où on ne veut pas que les patrons fixent le montant de leurs propres dividendes, c’est bien en politique.

Pourtant, c’est directement dans cette direction qu’on a avancé. En reconnaissant les villes comme des « gouvernements de proximité », formule si creuse qu’on entend l’écho quand on la prononce, Philippe Couillard voulait faire oublier aux villes ses pactes fiscaux « austéritaires ». Celles-ci voulaient être vues autrement que comme des « créatures du provincial », ce qu’elles sont par essence, ce qui ne veut pas dire qu’elles n’ont pas des responsabilités importantes. Pour bien marquer qu’on leur accordait ce titre honorifique, on a fait sauter la ridicule fourchette qui établissait la rémunération des élus des municipalités régies par la loi sur les cités et villes de 5000 $ à 110 000 $ par année. Méchante braguette !

On a donc fait plaisir aux maires en retirant un cadre qui n’en était pas un.

Un cadre

C’est le contraire, qu’il fallait faire. Les élus municipaux ne peuvent pas, comme ceux du Québec ou du Canada, demander à un juge à la retraite de fixer le montant de leur rémunération pour se débarrasser de la patate chaude. Il aurait donc fallu établir un cadre, fixer des échelons selon la taille de la municipalité.

Et, attention, il aurait fallu les mettre plus haut, ces fameux échelons.

D’abord, aucun élu, fût-il à temps partiel, ne devrait gagner que 5000 $ par année. Même dans les plus petites municipalités, ils octroient des contrats beaucoup plus élevés et sont donc vulnérables aux influences des fournisseurs. La commission Charbonneau, ça vous dit quelque chose ?

Et, non, la taille de la ville ne devrait pas être le seul critère à faire entrer en ligne de compte. Des élus qui consacrent 60 heures par semaine à une très petite municipalité, sans personnel politique et avec une fonction publique minuscule, j’en ai connu. Je suis convaincu que la mairesse de Montréal fait de très grosses semaines. Je n’ai aucune raison de penser que le maire d’Alma travaille moins qu’elle. Cela dit, il faut rester conscient que les deux municipalités n’ont pas la même capacité de payer. Ça doit être ça, le critère.

La valeur accordée

Il faut quand même rester conscient que, pour certaines personnes, un élu se déplacerait sur le pouce et amènerait ses sandwichs aux réunions, on lui reprocherait encore d’abuser des personnes qui l’embarquent ou de trop forcer sur la mayonnaise. La vérité, c’est que l’immense majorité des élus — paliers fédéral, québécois et municipal confondus — font un taux horaire inférieur au salaire minimum et c’est déjà trop pour beaucoup de gens pour qui faire de la politique est en soi une forme d’indignité.

À la fin, on n’hésite généralement pas à payer pour ce à quoi on accorde de la valeur. Au Québec, comme dans beaucoup d’autres sociétés, la vie publique n’en fait pas partie.

Merci aux Donald Trump de la Terre qui, trop nombreux, se rendent populaires en renonçant à leur salaire, contribuant ainsi à nous convaincre que ce qu’ils font ne vaut rien.