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«L’Amérique fantôme» de Gilles Havard: sur la trace des aventuriers francophones

Gilles Havard
Photo courtoisie, Astrid di Crollalanza Gilles Havard

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Que reste-t-il des aventuriers et des coureurs des bois francophones qui ont parcouru l’Amérique et côtoyé les Amérindiens pendant trois siècles? L’historien français Gilles Havard raconte le parcours de 10 figures marquantes dans son nouveau livre, L’Amérique fantôme. On y lit le quotidien fascinant et le destin parfois tragique de grands aventuriers, comme Nicolas Perrot et Pierre-Esprit Radisson.

Gilles Havard a passé 10 ans à exhumer des artefacts, à décortiquer des archives et à lire des textes anciens, même à interroger des descendants pour reconstituer l’histoire de 10 aventuriers qui parlaient français.

Avec beaucoup de détails, il raconte le périple des explorateurs francophones qui ont autrefois parcouru le continent, se liant avec les peuples des Premières Nations, explorant de nouvelles contrées, établissant des postes de traite ou des liens commerciaux.

Gilles Havard s’est intéressé à la vie hors-norme d’Étienne Brûlé, premier Européen à explorer la région des Grands Lacs, reconnu comme le «fondateur» de l’Ontario. Puis à Pierre-Esprit Radisson, qui a lui-même raconté ses aventures dans un récit.

Il raconte aussi la vie de Toussaint Charbonneau, cet interprète des langues amérindiennes qui accompagna les explorateurs américains Lewis et Clark et qui se lia avec la légendaire Sakakawea, cette belle Amérindienne qui a même fait l’objet d’un épisode des Simpson.

«Le point de départ, c’était de faire une histoire des coureurs de bois, ces personnages qui voyageaient dans les pays amérindiens à partir du 17e siècle, jusqu’au 19e siècle, pour faire la traite des pelleteries. Je voulais me replonger dans cet univers historique, mais cette fois en m’intéressant exclusivement aux francophones», dit l’auteur, en précisant que la langue française était parlée par beaucoup de gens qui vivaient au contact des Amérindiens.

Notoriété

Pour faire ses choix, l’historien a sélectionné des individus qui ont laissé des traces écrites – la plupart étaient analphabètes –, puis il a considéré ceux qui avaient une certaine notoriété, à l’époque. «Par exemple, Étienne Brûlé : c’est un personnage né à Champigny-sur-Marne, près de Paris. Il a été interprète chez les Hurons et au service de Champlain.»

C’était le cas aussi de Toussaint Charbonneau. «Il était interprète pour Lewis et Clark lors de la fameuse traversée de l’Ouest américain. À l’époque où il a vécu, c’était quelqu’un qui avait une certaine notoriété.»

Étienne Provost, un trappeur des Rocheuses né à Chambly, est devenu très célèbre dans les années 1820-30. «Après sa mort, en 1850, il a disparu des mémoires et, les trappeurs dont on s’est souvenu, c’était Jim Bridger ou Kit Carson, parce que c’était des Anglo-Américains et que, dans la mémoire américaine, on préférait se souvenir d’anglophones plutôt que de francophones. La mémoire de cette “francophonie” de l’Ouest a été un peu étouffée.»

Ce qui est fascinant, ajoute-t-il, c’est aussi la rencontre entre ces individus de langue française et les Amérindiens, de culture très différente, dans la région des Grands Lacs et dans les Grandes Plaines. «Beaucoup d’entre eux “s’indianisent”, adoptent des façons de faire, des savoirs pratiques, des coutumes religieuses qui leur viennent des Amérindiens.»

Présence française encore visible

Il y a encore des traces de la présence française, un peu partout, même si elles ne sont pas valorisées, ajoute-t-il. «Si on les cherche, on les trouve.» On les trouve dans la toponymie, dans les noms des reliefs, comme la Platte River, et dans les noms de villes, comme Pierre, dans le Dakota du Sud.

«Il y a peut-être des traces plus émouvantes, comme quand vous allez interroger des autochtones, dans les réserves du Dakota du Sud ou du Dakota du Nord, et que vous constatez qu’il y a beaucoup de patronymes qui sont d’origine française.»

  • Gilles Havard est historien et directeur de recherche au CNRS.
  • Il a publié plusieurs ouvrages, dont Histoire des coureurs de bois et Histoire de l’Amérique française (coécrit avec Cécile Vidal).
  • Il sera de passage au Québec en octobre.

EXTRAIT

L’Amérique fantôme, Gilles Havard, Préface de Robert Vézina, Éditions Flammarion Québec, 656 pages
Photo courtoisie
L’Amérique fantôme, Gilles Havard, Préface de Robert Vézina, Éditions Flammarion Québec, 656 pages

«Les produits manufacturés permettent à Radisson et Des Groseilliers de s’affirmer comme des hommes puissants, des pourvoyeurs – ils sont les premiers Européens à approvisionner de la sorte les Indiens du Mississippi supérieur – et même de surjouer ce rôle avec la dextérité d’intrigants de Cour, mais ils ne restent évidemment pas à l’abri des hasards du pays indien : accident de canot, attaque amérindienne, disette ou encore déchaînement soudain de la nature. Les deux beaux-frères, ainsi, n’avaient pas imaginé le rude hiver qu’ils allaient affronter.»

– Gilles Havard, L’Amérique fantôme, Éditions Flammarion Québec