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Une ligne mince

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Je fais un métier de rêve. J’ai des horaires fantastiques et je travaille avec des gens formidables. Tous les jours j’ai envie de me pincer tellement je me trouve chanceux. «Est-ce que mon travail c’est vraiment de faire rire? Est-ce que je vis bien dans un monde où il est possible d’être payé pour faire des blagues?»

Pour mon plus grand plaisir, il faut croire que oui. Cela fait 10 ans que je gagne ma vie avec l’humour et en 10 ans je dois malheureusement faire le constat suivant. Il n’y a jamais eu autant de propositions en humour, il n’y a jamais eu autant de spectacles, d’émissions de télé, web et radio à connotation humoristique. Pourtant il est de plus en plus facile de choquer les gens. De les brusquer dans leur for intérieur.

Les humoristes, et créateurs en général, marchent continuellement sur des œufs. Parce qu’une seule blague, une seule observation, un seul tweet peut tout faire basculer.

L’humour c’est drôle jusqu’au moment où tu ne ris pas. Quelqu’un peut trouver pendant des années que tu es un humoriste talentueux, intelligent, nuancé, mais au moment où tu touches à quelque chose qui l’atteint personnellement, toutes les considérations qu’il avait pour toi disparaissent pour laisser place au dénigrement et au dégoût.

Les médias sociaux ont beaucoup à voir là-dedans. On peut lire une blague, sur Twitter ou Facebook, et instantanément se faire une opinion sur la personne qui l’a faite. C’est un raciste misogyne de droite. La blague est pourtant complètement sortie de son contexte, on n’a aucune idée d’où elle provient et d’où elle va. Mais trop souvent ça suffit pour se faire une opinion.

L’humour est juste un exemple, parce que ces raccourcis intellectuels on les fait pour un paquet d’autres sujets et je tiens à préciser que je m’inclus aussi là-dedans. Même si je suis un fervent défenseur de la liberté d’expression, il m’arrive parfois d’avoir la main rapide sur la muselière.

Quand j’ai appris que Maxime Bernier, chef du nouveau Parti populaire du Canada, était invité au prochain débat des chefs, la première chose qui m’est venue à l’esprit c’est de l’indignation.

«Comment quelqu’un qui remet en cause le droit à l’avortement et qui est climatosceptique a-t-il réussi à prendre ce genre de tribune? On devait l’empêcher de parler, il est archaïque et dangereux.»

Je crois encore que les valeurs de Maxime Bernier vont à l’encontre de plusieurs droits fondamentaux et de plusieurs faits irréfutables. Mais ce n’est pas parce que je ne suis pas d’accord avec ses propos que je dois considérer que mon avis vaut plus que le sien.

Je dois écouter ce qu’il a à dire. Je dois prendre ses propos dans leur contexte et écouter d’où ils viennent et où ils vont.

Est-ce qu’après avoir fait ça je vais être plus d’accord avec lui? Probablement pas. Mais je ne peux pas d’un côté revendiquer la liberté d’expression et de l’autre demander à faire taire certaines personnes qui ne pensent pas comme moi.

Et peut-être que si nous pensons ainsi, la très mince ligne de la liberté d’expression deviendra une route pavée où tous auront une place pour marcher.